🇧🇴 Bolivie : rétrospective du soulèvement (Forrest Hilton / Le Vent se Lève)
Au pouvoir depuis novembre 2025, le gouvernement de Rodrigo Paz (centre-droit) a fait face à une vague de sièges et de grèves qui ont paralysé le pays durant près de deux mois. En cause : la politique de suppression des subventions et de libéralisation impulsée par l’exécutif bolivien. Des barrages routiers, formés par des millions de paysans, pour la plupart indigènes, ont encerclé La Paz et se sont maintenus dans cinq des neuf départements de la Bolivie : Santa Cruz, Oruro, Potosí, Chuquisaca et Cochabamba. La revendication centrale des manifestants était claire : obtenir la démission du président. Si un accord a été trouvé entre les protestataires et le président, le mouvement est le symptôme d’une lame de fond qui continuera de parcourir la Bolivie.
Surplombant la capitale depuis les confins des hauts plateaux, El Alto relie La Paz au reste de la Bolivie andine. Avec plus de 900 000 habitants, pour la plupart des migrants, des ouvriers et des autochtones, la ville a été le point de ralliement des manifestations, s’unissant aux hauts plateaux occidentaux et aux vallées des hauts plateaux, où vit la majeure partie des 11,4 millions d’habitants de la Bolivie.
Depuis son arrivée au pouvoir en janvier, Paz a affronté l’explosion du coût de la vie et une inflation hors de contrôle en Bolivie en appliquant une cure d’austérité : réduction des dépenses publiques, baisse des subventions sur les carburants, privatisation d’entreprises d’État, trahissant ainsi son programme de « capitalisme pour tous ». En rétablissant les relations avec les États-Unis, il s’est rapproché de Donald Trump et a donné la priorité aux intérêts des secteurs minier, énergétique, financier et agroalimentaire. Les barrages routiers et les manifestations ont commencé à se multiplier dès le début du mois de mai.
Les manifestants réclamaient la fin de la gouvernance par décrets anticonstitutionnels et de la criminalisation des mouvements sociaux envisagée ; le refus de la privatisation des entreprises publiques, notamment dans les secteurs de l’électricité et de l’eau, ainsi que des hausses de tarifs ; pas de prêts ni de programmes d’ajustement structurel soutenus par le FMI – une promesse de campagne sur laquelle Paz a fait marche arrière ; la mise à disposition d’un carburant qui n’endommage pas les véhicules (contrairement au « gaz poubelle » fourni par le gouvernement pour pallier les pénuries) et le remboursement des réparations automobiles ; des subventions pour le carburant et le pain, ainsi que le contrôle des prix des denrées alimentaires de base. S’y est ajoutée une protestation contre la cession des sites miniers et fonciers à des multinationales.
Les employés des transports ont enclenché une grève illimitée à La Paz, en réaction aux pénuries persistantes de carburant qui asphyxient la capitale. Aucun bus, aucun minibus, aucun taxi n’a pu circuler pendant des semaines ; la ville était littéralement fracturée par des barrages qui scindaient le nord et le centre-ville de la zone sud – laquelle concentre les quartiers les plus aisés. Ceux qui avaient les moyens d’acheter du carburant ne pouvaient rouler bien loin. À l’exception de minces artères, il n’est pas exagéré d’écrire qu’un blocus a complètement isolé La Paz. Des milliers de camions ont été bloqués sur les autoroutes, dont les chauffeurs, qui ont dormi dans leurs véhicules, ont préparé leurs repas en communauté.
Les produits frais se sont faits rares et les prix des denrées alimentaires encore disponibles ont explosé, notamment ceux des produits de base : pommes de terre, farine, pain, lait et œufs. Les files d’attente de plusieurs heures se sont multipliées pour obtenir du carburant ou du poulet, avant que les stocks ne soient épuisés. Le prix du bœuf haché a atteint des sommets astronomiques, tandis que les hôpitaux ont manqué d’oxygène et de médicaments, et que les pharmacies ont eu du mal à honorer les ordonnances. La Caisse nationale de santé avait même annoncé que, si le blocus n’était pas levé, les stocks de fournitures médicales risquaient d’être bientôt épuisés. Les ambulances, utilisées par les gouvernements précédents pour transporter des armes et la police militaire, n’étaient pas autorisées à franchir les barrages routiers.
Les zones les plus durement paralysées étaient situées dans les régions quechua et aymara, celles là mêmes qui avaient largement contribué à porter Paz au pouvoir. Grâce, notamment, à la campagne au ton populiste menée par son vice président Edmand Lara – depuis écarté –, Paz a remporté une victoire confortable à El Alto ainsi que dans les hauts plateaux occidentaux et les vallées andines. Aujourd’hui, une partie de ces électeurs se disent trahis. Sur les barricades, beaucoup rappellent que c’est leur mobilisation qui a permis l’ascension de Paz, et affirment que l’heure est venue de le destituer. Fils de l’ancien président Jaime Paz Zamora (1989-1993), Paz a fait ses études à l’American University de Washington, et son gouvernement est composé de personnalités de l’establishment qui ont fait leurs armes au sein d’institutions internationales et dans le secteur privé.
Contrairement à ses prédécesseurs, celui-ci ne compte aucune personnalité issue des mouvements autochtones, des organisations paysannes ou des syndicats miniers, et très peu de femmes. L’enjeu de ce bras de fer porte sur la définition de la « démocratie », l’avenir de l’État pluriethnique bolivien, la souveraineté sur les terres, les minerais et les ressources naturelles, ainsi que la mise en œuvre de la Constitution. Les enjeux sont ainsi lus à l’aune de la longue histoire bolivienne de lutte pour sa souveraineté sur ses ressources – un dirigeant syndical d’Oruro a ainsi déclaré : « nous ne serons jamais une colonie des États-Unis ».
Ces manifestations ont été organisées par des fédérations paysannes et ouvrières implantées de longue date. La CSUTCB, fondée en 1979, regroupe les campesinos par région – hauts plateaux de l’ouest, vallées et plaines de l’est –, par département, province, canton et commune – ayllus (villes entourées de communautés paysannes et pastorales andines) – qui font également office de syndicats ruraux. Les dirigeants se réunissent avec les membres lors d’assemblées afin de discuter et de définir la stratégie et les tactiques ; ils sont redevables envers la base, sont censés faire valoir ses revendications et peuvent être révoqués. Les résolutions adoptées par le comité exécutif sont publiées, discutées et mises en œuvre à chaque niveau territorial. La COB, confédération syndicale fondée en 1952, repose sur une organisation et une direction comparables à celles des autres grandes centrales du pays. Ses effectifs ont depuis diminué, en grande partie sous l’effet des vagues de privatisation et de désindustrialisation amorcées sous la présidence de Víctor Paz Estenssoro à la fin des années 1980, puis poursuivies sous Jaime Paz Zamora au début des années 1990. Elle demeure néanmoins une force influente dans le paysage social et politique bolivien.
La mobilisation contre le gouvernement a éclaté en janvier, après l’adoption d’une loi « d’urgence » destinée à attirer les investissements étrangers. Le texte assouplissait largement la réglementation dans plusieurs secteurs clés de l’économie et prévoyait d’importantes exonérations fiscales, ainsi que d’autres mesures impopulaires, dont la suppression des subventions sur les carburants. Après trois semaines de manifestations, Paz a fini par signer un accord avec la COB et la CSUTCB pour réviser cette législation. Puis, début avril, Paz a tenté de faire adopter une réforme agraire controversée – la loi n° 1720 – qui aurait ouvert les terres des populations autochtones et des paysans aux sociétés privées. Elle a été abrogée un mois plus tard, le 13 mai, après que des travailleurs des départements de Beni et de Pando, situés au nord de l’Amazonie, aient défilé à La Paz, où ils ont été rejoints par le syndicat des mineurs, la FSTMB, et des représentants de la CSUTCB. (…)
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Pour rappel, voir :
– État d’exception en Bolivie (Libération / France 24)
– Puissant mouvement social en Bolivie (revue de presse)
– Pourquoi la Bolivie se soulève (analyse de Chantal Liégeois – Traduction Contretemps. fr.esp.) / Les élites boliviennes face au soulèvement populaire (entretien avec Vincent Arpoulet – Le Vent se Lève)
