🇨🇴 Colombie : ce qui vient avec le virage à l’extrême droite (Frédéric Thomas / CETRI)
Abelardo de la Espriella, émule de Trump et de Milei, a remporté les élections en Colombie le 21 juin dernier. Ce virage à l’extrême droite s’inscrit dans une vague continentale, catalysée par Washington. La situation colombienne demande à être comprise au regard d’une lutte antifasciste qui s’impose tous les jours davantage, là-bas et ici.
Pour rappel : Colombie : démocratie en danger ! / Colombia : la democracia en peligro ! (communiqué de France Amérique Latine)
Abelardo de la Espriella a remporté le second tour des élections en Colombie ce 21 juin [1]. Le prochain président colombien sera donc une figure machiste et populiste d’extrême droite. Une de plus sur le continent ibéro-américain qui en compte déjà tant. Et le fils de l’ex-président Jair Bolsonaro, qui avait, en 2019, inauguré ce virage politique à l’échelle régionale, se présente aux prochaines élections (octobre 2026) au Brésil, encore aujourd’hui au centre gauche. Les particularités du cas colombien s’inscrivent dans cette vague continentale, catalysée par Trump, et qui marque peut-être davantage une alternance « dégagiste » qu’une tendance [2]. Toujours est-il qu’elle se diffuse par capillarisation au niveau mondial. Analyser la situation colombienne permet dès lors de cerner quelques-uns des nœuds de la lutte antifasciste. Là-bas et ici.
Trois raisons du vote
Les élections en Colombie revêtent une dimension paradoxale. Le taux de participation a avoisiné les 64%. Entre le premier et le second tour, Ivan Cepeda, le candidat de la gauche, a gagné plus de trois millions de votes. Au total, sa candidature rassemble 12,7 millions de voix, soit 1,4 million de plus que Gustavo Petro, en 2022, lorsque celui-ci avait gagné les présidentielles, consacrant pour la première fois de l’histoire du pays un virage à gauche. Mais la percée de Cepeda n’a pas suffi. Avec près de treize millions de voix, Abelardo de la Espriella remporte de justesse ces élections. Jamais l’écart – moins d’un pour cent – n’a été aussi faible entre les candidats du second tour.
Pourquoi tant de Colombiens et de Colombiennes ont-ils voté pour un avocat millionnaire, sans expérience politique et inconnu ? Le vote pour de la Espriella est transversal : il traverse toutes les classes sociales. Il semble bien cependant, à l’instar des élections qui ont consacré les victoires électorales de Milei en Argentine, fin 2023, et de Kast au Chili, en décembre 2025, qu’un certain profil d’électeur type se dégage : un homme, entre vingt et quarante ans, issu de la classe moyenne basse urbaine [3]. Plutôt que l’intérêt « objectif », ce sont les affects – principalement la frustration et la peur – qui guident et (dés)orientent les électeurs et électrices. Et ce d’autant plus que, dans un environnement médiatique concentré autour de quelques grands groupes financiers, il n’y eut aucun débat sur les programmes politiques des candidats. La campagne s’est ainsi muée en un spectacle, où dominaient images chocs, phrases provocatrices et émotions faciles, alimenté et exacerbé par un usage intensif des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle.
Sur fond d’un narratif omniprésent de menace existentielle – l’effondrement du pays, l’accession au pouvoir d’un néocommunisme, etc. –, trois ensembles de raisons – tactiques, antipolitiques et idéologiques –, qui éclairaient déjà l’accession au pouvoir de Milei et de Kast, semblent déterminer le vote pour Abelardo de la Espriella.
Raisons tactiques en ce que l’ensemble des partis de droite et des acteurs de la classe économique dominante s’est rallié quasi unanimement à la candidature d’Abelardo de la Espriella. Quand bien même ce n’était pas leur premier choix et sans nécessairement adhérer à son style provocateur ni à certaines de ses promesses électorales, ils ont jugé – à juste titre – qu’ils avaient intérêt à ce qu’il accède à la présidence, car cela faciliterait les affaires. En ce sens, la victoire de l’extrême droite en Colombie n’est pas le résultat de l’échec de la gauche – celle-ci ressort renforcée des élections –, mais bien de l’effondrement des droites [4]. L’avenir dira si nous sommes face à l’émergence d’une nouvelle extrême droite, voire d’une forme inédite de fascisme, ou d’une recomposition et radicalisation des forces conservatrices. Le moment politique actuel se caractérise en tous les cas par une forme de néolibéralisme sécuritaire doublé d’un agenda ultraconservateur en matière de droits et de mœurs [5].
Raisons antipolitiques : les voix en faveur d’Abelardo de la Espriella sont tout autant le fruit d’un vote d’adhésion que de rejet du président actuel. Une partie de la population a d’abord voté contre Petro et tout ce qu’il représente : un ex-guérillero, homme de gauche au pouvoir, mettant en place des mesures favorables à la « plèbe ». Au-delà de sa personnalité [6] et de son programme, c’est toute la classe politique et l’establishment qui sont rejetés. La défiance envers la classe politique (en Colombie et dans toute l’Amérique latine) est si profonde, le ras-le-bol si général et l’élan dégagiste si puissant que le discours « antisystème » de quelqu’un qui se présente comme un outsider – aussi absurde que puisse apparaître une telle prétention ; de la Espriella est l’avocat de ce système dont il tire ses ressources – jouit d’emblée d’un important pouvoir d’attraction.
Il est d’autant plus inquiétant de voir la rhétorique de la rupture captée par l’extrême droite que la frustration envers le statu quo et le rejet des classes gouvernantes constituent une lame de fond au niveau régional, voire mondial, qui prime sur les raisons politiques et les programmes. Faute de pouvoir donner un sens – à la fois orientation et signification – à l’insatisfaction populaire, celle-ci tourne en rond dans l’écœurement rance plutôt que de se muer en révolte émancipatrice.
Raisons idéologiques enfin. Il ne fait guère de doute qu’une partie de l’électorat adhère aux idées et slogans d’Abelardo de la Espriella : appel à un « homme fort » qui promet une politique de « retour à l’ordre », remise sur le devant de la scène de la famille traditionnelle, de la patrie et de Dieu, dans un contexte de violence et de précarité économique. Cette réaffirmation de valeurs conservatrices doit se comprendre comme une réaction aux cycles d’estallidos (soulèvements populaires) de 2019 et 2021 et au gouvernement de gauche qui en est le prolongement, consacrant la combativité des mouvements sociaux. Elle est aussi la revanche de la « dignité masculine », mise à mal par la situation économique précaire, la prédominance (plus de 55%) du secteur informel dans le travail – entérinant l’écroulement de ce que Silvia Federici appelle le « patriarcat salarié » – et l’offensive féministe.
L’analyse de Verónica Gago mérite d’être rappelée : « Nous vivons une contre-offensive : c’est-à-dire une réaction contre la puissance déployée par le mouvement féministe. (…) La contre-offensive est un rappel à l’ordre dont l’agressivité dépend de la perception de la menace » [7]. Les déclarations chargées de testostérone d’Abelardo de la Espriella, adepte d’une politique « qui a des couilles », sa prétention à « protéger les femmes », la mise en avant contradictoire de sa famille – son épouse et ses quatre enfants – et de ses attributs sexuels sont autant de démonstrations d’autorité et de marqueurs d’une volonté de restaurer et de discipliner le rôle et la place des femmes.
En finir avec la précarité et la violence
Combattre la violence avec une main de fer et mettre fin à la précarité ; telles sont les deux promesses qui ont eu le plus de résonnance auprès du public. La criminalité et la vie chère sont de fait devenues les préoccupations majeures des populations du continent. Et cela se traduit dans les urnes par la victoire de l’extrême droite. La pandémie du covid est venue aggraver une crise économique régionale qui sévissait depuis 2014-2015 et avait été qualifiée par la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine de l’ONU) de « La pire période depuis 1950 ». Quant à la violence, l’Amérique latine et les Caraïbes représentent, en taux d’homicides volontaires par habitant, la région la plus dangereuse au monde, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
Si le gouvernement Petro peut se prévaloir d’un bilan positif sur le plan social et économique, il n’en va pas de même sur le plan sécuritaire où son programme « Paix totale » – la volonté de négocier avec l’ensemble des acteurs armés – ne présente guère d’avancées. Il est vrai que la situation est particulièrement complexe. L’accord de paix signé en 2016 avec la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) devait mettre fin au plus long conflit armé du continent. En réalité, celui-ci s’est reconfiguré en « un scénario extrêmement hybride au sein duquel les frontières entre la politique et la criminalité sont toujours plus diffuses » et où les acteurs armés, immergés dans l’économie illicite, s’affrontent pour le contrôle de territoires et l’accès aux ressources [8].
Pour Abelardo de la Espriella, cette « Paix totale » est non seulement un échec mais aussi et surtout une trahison envers la patrie. « Il n’y aura pas de négociation avec les criminels », assène-t-il. Et il se fait fort de récupérer le territoire où sévissent les groupes armés – ils sont présents dans près de la moitié des municipalités du pays – au cours des trois premiers mois de son mandat. Il veut construire des méga-prisons, sur le modèle de Bukele au Salvador, et combattre le « narcoterrorisme » à la manière et avec l’aide de Trump, en renouvelant la politique de « Sécurité démocratique » mise en œuvre sous la présidente d’Uribe (2002-2010). Or, cette stratégie a été marquée par de graves violations des droits humains et l’exécution extrajudiciaires de plus de 6400 personnes [9]. De même, il assure éradiquer 330 000 hectares de cultures de coca (c’est plus que la superficie du Luxembourg), principalement par le biais des « fumigations ». (…)
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Pour rappel, voir :
– Comment faire la paix en Colombie après l’élection du président d’extrême droite, Abelardo de la Espriella? (entretien avec Frédéric Louault par Christophe Drevet / RFI)
– Colombie : l’extrême-droite gagne encore en Amérique latine (Le souffle de l’info / vidéo de Blast)
– Abelardo de la Espriella, président de Colombie : « défenseur de la Patrie », Oncle Picsou et Uncle Sam (Jean-Jacques Kourliandsky / Nouveaux espaces latinos)
– Colombie : le récit d’une élection volée (analyse de Jean-Marc Adolphe / Les Humanités)
– Colombie : victoire de l’extrême droite à l’élection présidentielle (revue de presse)

