🇨🇴 Comment faire la paix en Colombie après l’élection du président d’extrême droite, Abelardo de la Espriella? (entretien avec Frédéric Louault par Christophe Drevet / RFI)


L’élection surprise du candidat d’extrême droite, Abelardo de la Espriella, lors de l’élection présidentielle en Colombie, rebat une nouvelle fois les cartes dans un pays morcelé par plus de soixante ans de conflit armé. Après l’échec des tentatives de pacification du président de gauche Gustavo Petro, le nouveau chef de l’État prône la guerre totale contre les guérillas et le narcotrafic. Frédéric Louault, professeur en sciences politiques et directeur du Centre d’études des Amériques à l’université libre de Bruxelles, dresse les perspectives sécuritaires de cette nouvelle présidence en Colombie. 

L’armée colombienne déployée après une attaque des dissidents des Farc, à Jamundi, au sud de Cali, le 20 mai 2026. © Santiago Saldarriaga / AP

Frédéric Louault : C’est un retour en arrière parce que ce nouveau président élu est aussi un représentant du retour du paramilitarisme au pouvoir. C’était un avocat des paramilitaires au début des années 2000, très proche de l’ancien président de droite Álvaro Uribe, et il remet finalement au goût du jour en Colombie une vision punitive et très répressive du rapport à la violence et à la criminalité dans le pays. C’est le retour d’une vision du vivre ensemble marquée par l’hyper répressif et puis aussi par une privatisation de la sécurité.

La politique menée par le chef de l’État sortant, le premier président de gauche de Colombie, Gustavo Petro, de négocier avec tous les groupes armés pour parvenir à une paix globale, a été un échec, la situation étant sans doute trop complexe sur le terrain. Mais alors, comment s’y prendre ?

C’est un échec qui, selon moi, doit aussi être relativisé parce que c’est un échec vu sur le court terme. Il y avait une grosse tension lors de cette élection présidentielle, parce qu’il y avait deux visions, deux approches sécuritaires complètement opposées entre le candidat de gauche Iván Cepeda qui souhaitait prolonger cette vision de la paix co-construite avec les groupes responsables des violences dans le pays, et de l’autre côté, Abelardo de la Espriella, qui a une vision plus simpliste de la résolution de la violence, marquée par une approche très répressive à court terme, basée sur le fait de taper fort sur les criminels et les groupes armés.

Cette tension est montée avant le second tour de l’élection et c’est le modèle paramilitariste qui s’est imposé face au modèle d’une paix totale qui s’appuie aussi sur une vision de l’État beaucoup plus interventionniste parce que derrière chacune des approches, il y a une vision du rapport à l’État. L’approche d’Iván Cepeda, c’était d’utiliser l’État pour essayer d’aller au cœur du problème de la violence et de déstructurer les racines de cette violence. Mais bien sûr, un projet comme celui-ci, c’est un projet à long terme qui ne porte pas ses fruits sur un seul mandat et qui va être interrompu au profit d’une approche peut-être plus efficace sur le court terme, mais qui, on le voit avec le modèle de la Espriella qui est le « modèle » Bukele au Salvador, suscite de grosses interrogations sur sa gestion à moyen, voire à long terme.

Ces élections ont eu un taux de participation important, des élections très serrées, dans un contexte fortement polarisé. C’est ce qu’on retrouve aussi dans d’autres pays de la région, du Pérou au Chili, avec une droite traditionnelle qui est complètement écrasée entre un bloc de gauche assez stable et des outsiders d’extrême droite qui font campagne aussi sur la sécurité et la lutte contre la criminalité avec des recettes simplistes. En Colombie, on est finalement dans une reproduction d’un modèle qu’on voit apparaître et se développer dans plusieurs pays de la région.

La question sécuritaire, c’est un enjeu très fort pour une partie des Colombiens qui ne se retrouvent pas dans le message du nouveau président, ni dans son profil, ni dans ses pratiques politiques. C’est d’ailleurs pour ça que dès le soir de son élection, de la Espriella a appelé Gustavo Petro et Iván Cepeda à ne pas allumer l’incendie social. Il s’inquiète déjà de mobilisations sociales, qui ont commencé par exemple à Cali, la troisième ville du pays, et qui pourraient contester son élection.

À mon avis, le « modèle Bukele » – je le mets entre guillemets bien sûr – n’est pas reproductible en Colombie qui est un pays infiniment plus complexe que le Salvador en termes de politique sécuritaire. Mais c’est vrai que c’est une alternance très forte en Colombie, notamment sur cet aspect. De la Espriella se revendique de Bukele, du moins pour la politique sécuritaire, parce que pour d’autres politiques publiques, il va plutôt se revendiquer du trumpisme ou de Javier Milei, le président argentin, pour la vision économique. Son modèle international sécuritaire, c’est celui qui a été mis en place au Salvador depuis 2019 par Nayib Bukele.

De la Espriella a, par ailleurs, comme figure tutélaire sur la scène politique colombienne, Salvatore Mancuso, qui était le chef des AUC ,les paramilitaires des Autodéfenses Unies de Colombie, accusés de milliers d’homicides et de violations des droits humains. Et quand on voit le passé du nouveau président qui était l’avocat des paramilitaires, mais aussi de narcotrafiquants extradés vers les États-Unis, on se rend compte qu’il y a vraiment un risque de retour à une vision qui va indexer la sécurité sur une violation systématique des droits humains.

Les électeurs d’Abelardo de la Espriella vont vous dire que tous les Colombiens et toutes les Colombiennes cherchent la paix et que finalement, ce sont les moyens d’y parvenir qui sont différents, en fonction des options politiques qui sont choisies. Le nouveau président veut construire la paix en tapant fort et avec une vision punitive et hyper répressive, à l’image des prisons du Salvador.

Mais derrière ça, on a l’impression que c’est une remise en cause très claire d’une approche plutôt pacifiste de la résolution du conflit colombien, même si Gustavo Petro n’était pas non plus dans une approche complètement naïve de la sécurité. C’était une philosophie de la construction de la paix qui a été mise en œuvre depuis l’élection de Petro et qu’Ivan Cepeda souhaitait poursuivre, et qui va être brutalement interrompue par la mise en place d’une approche qui va aux antipodes d’une construction négociée avec les acteurs directement impliqués dans le conflit et dans la violence. Cela va certainement produire des tensions très fortes et une multiplication du nombre de victimes.

Abelardo de la Espriella a des capacités limitées, d’autant plus qu’il n’a pas le soutien du Congrès. Il va devoir négocier pour construire une majorité au Congrès avec certains courants d’une droite plus traditionnelle. Il va aussi essayer de s’appuyer sur des acteurs internationaux. Je pense qu’il mise beaucoup sur un soutien inconditionnel de Donald Trump et aussi sur un soutien des différents agents américains qui interviennent ou qui pourraient intervenir sur le territoire colombien, notamment quand il s’agit de bombarder des camps de narcotrafiquants ou des foyers de guérilla. (…)

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