🇨🇴 Colombie : le récit d’une élection volée (analyse de Jean-Marc Adolphe / Les Humanités)
Un avocat d’extrême droite, inconnu du grand public il y a un an, a remporté la présidentielle colombienne face au candidat de la gauche, Iván Cepeda, au terme d’un scrutin serré. Abelardo de la Espriella n’est pas seulement un vainqueur : c’est un personnage fabriqué, testé, optimisé par une machine de communication qui conjugue marketing politique, exploitation des données et outils d’intelligence artificielle. Dans un pays où l’ignorance devient une ressource politique, une élection peut se « voler » sans toucher une seule urne : en hackant l’attention, les récits et les émotions. Que reste‑t‑il d’une élection quand la politique se réduit à un spectacle calibré pour les plateformes ? L’élection colombienne est un cas d’école, sur lequel nous avons voulu enquêter. Demain, cela risque fort de ne pas seulement concerner l’Amérique latine.

« En Colombie, une partie des mécanismes du pouvoir a consisté à rechercher délibérément l’ignorance de la population : plus il y a d’ignorance, mieux c’est », dénonçait Iván Cepeda, candidat de gauche à l’élection présidentielle en Colombie, dans un passionnant entretien vidéo mis en ligne le 21 mai 2026, que nous avions traduit et gardé sous le coude en vue d’une publication ultérieure. « La promotion de l’ignorance », ajoutait Iván Cepeda, « est un mécanisme de pouvoir politique, ou plutôt de mauvaise gouvernance, qui a énormément contribué à la banalisation généralisée dans le monde médiatique : c’est la culture du spectacle, la politique comme spectacle, quand ce n’est pas pire encore. (…) Construire la solidarité, la coopération, envisager le dialogue comme voie vers la compréhension est remplacé par une concurrence féroce aux manières polies, élégantes, mais absolument acharnée et impitoyable. »
Philosophe de formation, Iván Cepeda parle dans cet entretien de Socrate, de Nietzsche et du sens de la vérité. Il revendique « l’authenticité » du discours politique, dont il a fait un marqueur de sa campagne électorale : « On me critique beaucoup parce que j’écris mes discours, au lieu de me laisser emporter par l’improvisation. (…) Les gens en ont assez de la politique-spectacle. Ce qu’ils veulent aujourd’hui, ce sont des idées, des propositions, des raisonnements, des paroles authentiques. »
Mais Iván Cepeda a été battu par un candidat d’extrême droite, Abelardo De la Espriella, déjà arrivé, à la surprise générale, en tête du premier tour de l’élection présidentielle, et qui remporte le second tour : les résultats préliminaires le créditent de 49,7 % des suffrages contre 48,7 % à Iván Cepeda, soit un peu plus de 250 000 voix d’écart sur près de 26 millions de bulletins valides (dont 1,6% de votes blancs).
Des résultats entachés de soupçons
Ces « résultats préliminaires » ont été immédiatement entachés de soupçons. « Plus de 33 000 bureaux de vote font l’objet d’une contestation. Il faut contester ceux situés aux États-Unis, ainsi que ceux qui ont été affectés par le changement d’adresse IP des serveurs au service informatique chargé du dépouillement préliminaire et du dépouillement définitif », écrivait à l’annonce du résultat du scrutin l’actuel président de gauche Gustavo Petro, toutefois sans se faire guère d’illusions sur ce recomptage : « il faut faire preuve d’une grande organisation, défendre la vie et résister face à une époque sombre », dit-il dans le même communiqué.
Sous réserve que le décompte définitif ne vienne contredire ce constat, on peut dire que ce n’est pas seulement le candidat Cepeda qui a été battu, mais avec lui, une certaine idée de la vertu du discours et de l’action politiques. Le vice contre la vertu.
Encore un mot sur le résultat du scrutin : si des manipulations informatiques ne sont pas totalement à écarter, l’achat de votes, plus difficile à prouver, reste une pratique récurrente en Colombie, alimentée par la pauvreté structurelle, la domination des clientèles locales et l’emprise persistante des réseaux mafieux sur une partie de l’appareil d’État. Avec un énorme culot, De la Espriella a mis en cause, dans un clip vidéo, les « bandits » qui auraient procédé à un tel achat de votes dans la région caraïbe – où la gauche est majoritaire – , en menaçant, poing fermé : « Le Tigre [lui-même] ne laissera pas faire cela ». On sait de notoriété publique que ces achats de vote sont très majoritairement le fait de « clans » locaux, souvent héritiers des grands latifundiaires de jadis, alliés à la droite – et aujourd’hui à l’extrême droite – pour préserver leur emprise et leurs profits. Le chef des bandits qui dénonce les « bandits », ça ne manque pas de sel. Mais c’est dit avec une telle hargne, avec une telle conviction feinte, avec un tel emportement contre la « politicaillerie », que ça marche ! La mise en scène prime sur la réalité sociale, le récit moral sur les faits avérés.
Ce que ce clip vidéo donne à voir, ce n’est pas l’aveu d’un système de corruption endémique, mais la performance d’un justicier autoproclamé qui se présente comme l’unique remède au mal dont il vit. En ce sens, De la Espriella n’est pas une anomalie, mais l’aboutissement logique d’une politique réduite au spectacle : le bandit qui joue les vertueux, l’acheteur de votes qui se déguise en procureur de la démocratie, et qui triomphe précisément parce qu’il pousse jusqu’à la caricature cette confusion entre vérité et mise en scène.
Une vague populiste qui a commencé en 2022
Mais au fait, comment cet « outsider » à la double nationalité américaine et colombienne, qui vit entre Miami et l’Italie, quasiment inconnu du grand public en Colombie voici un an, a-t-il pu, en dehors de tout parti politique existant, rafler une élection présidentielle ? Comment a-t-il pu obtenir le nombre de signatures requis pour se porter candidat ? Comment a-t-il pu être élu en l’absence de tout véritable programme, et alors que ses liens avec le narcotrafic et le paramilitarisme, qui renvoient aux heures les plus sombres de la Colombie, ont été dévoilés pendant la campagne électorale ? Le soutien de Trump n’explique pas tout. Et pour comprendre le mécanisme qui a fait du « Tigre » le futur président colombien, tant pis si on flirte ici ou là avec un certain « complotisme » -ou, pour le dire de façon moins tendancieuse, si l’on avance certaines hypothèses difficilement vérifiables.
Première question : comment Abelardo De la Espriella a-t-il pu être candidat à l’élection présidentielle, lui qui ne s’était jusqu’alors présenté à aucun scrutin, et n’avait jamais manifesté le moindre désir d’engagement politique – même si sa défense de figures liées au paramilitarisme et sa croisade permanente contre la gauche le rangeaient déjà nettement à l’extrême droite ?
En Colombie, pour se présenter à la présidentielle sans sigle de parti, un candidat doit constituer un « groupe significatif de citoyens » et déposer un minimum légal de signatures de soutien, fixé à 653 000 en 2026. Les candidatures dites « indépendantes » ou issues de « mouvements significatifs de citoyens » ne sont pas un fait nouveau dans la vie politique colombienne : au niveau local et régional, maires et gouverneurs ont déjà été élus sur ce type d’étiquettes, contournant les sigles traditionnels. Le cycle électoral de 2018–2022 a vu se multiplier ces offres « anti‑système » ou « citoyennes », qui reprennent souvent des codes populistes tout en s’appuyant de fait sur des réseaux clientélistes bien établis.
Au niveau national, un premier cap a été franchi lors de l’élection présidentielle de 2022, où un candidat populiste, Rodolfo Hernández, s’était qualifié pour le second tour, à la surprise générale. Richissime homme d’affaires, ancien maire de Bucaramanga – ville d’environ 500 000 habitants, capitale du Santander, au nord de la cordillère Orientale –, Rodolfo Hernández avait fait essentiellement campagne sur les réseaux sociaux, au nom d’une « Ligue des gouvernants anti-corruption » : lui-même poursuivi et finalement accusé de faits de corruption liés à sa gestion municipale, admirateur d’Adolf Hitler, filmé dans une fête sur un yacht à Miami en compagnie de jeunes prostituées dénudées, mais bénéficiant du soutien des principaux médias colombiens aux mains de grands groupes économiques nationaux, il avait quand même recueilli 47,26 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle, face à Gustavo Petro. Et il avait réussi, au premier tour, à devancer la droite traditionnelle.
Il y avait donc là une vague sur laquelle surfer, en améliorant la glisse. Abelardo de la Espriella a publiquement annoncé son ambition présidentielle au printemps 2025, en annonçant la création d’une plateforme baptisée « Defensores de la Patria » : une « marque » plus qu’un véritable mouvement politique.
La fabrication d’une « candidature irrésistible »
Son comité de collecte de signatures est enregistré en juillet 2025. Avocats de son cabinet, consultants en communication et influenceurs numériques vont quadriller les centres commerciaux et les places des grandes villes pour empiler des centaines de milliers d’appuis. Et à l’automne, il organise un grand lancement de campagne au Movistar Arena de Bogotá, salle de 14 000 places habituellement réservée aux mégaconcerts et aux spectacles, qu’il remplit comme une rock star. Là, il annonce avoir déjà atteint 2,8 millions de signatures réunies à travers le pays, et affiche l’objectif d’en atteindre au moins 4 millions. En décembre, il dépose finalement 4,8 à 4,9 millions de signatures, bien au-delà du minimum légal requis.
À l’époque, le « projet » du candidat tient en quelques slogans – méga‑prisons, main de fer contre les « bandits », État raboté, pétrole et mines relancés –, qu’il ne cessera ensuite de marteler. Le populisme a certes le vent en poupe, en Amérique latine comme ailleurs, mais le chiffre record de signatures de soutien à un tel programme, obtenu en six mois par une petite équipe de communicants et de collecteurs, laisse perplexe. De fait, de multiples soupçons – entre vraies adhésions, signatures achetées et parrainages fabriqués – entourent ce chiffre record. Le Conseil national électoral utilise un logiciel qui décide quelles signatures sont plausibles ou non, en croisant numéros de pièces d’identité et noms avec le registre électoral, mais ni les citoyens ni les observateurs n’ont accès au détail de l’algorithme ni aux bases utilisées. Des formulaires ont sans doute été fabriqués à la chaîne, après piratage informatique des données personnelles des « signataires ». Une véritable « fabrique industrielle de consentement »… Sans aller au bout de son contrôle, le Conseil national électoral a tout de même invalidé plus de la moitié des formulaires de signatures. Trop tard : Abelardo De la Espriella avait déjà grandement imprimé l’opinion en surfant sur un chiffre bidonné pour claironner sur les réseaux sociaux le mantra d’une « candidature irrésistible ». (…)
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