🇧🇴 Bolivie : Un mouvement social historique en mai-juin 2026 (Patrick Guillaudat / CADTM)
Pendant plus de cinquante jours (de début mai à fin juin), le peuple bolivien a manifesté, fait grève, bloqué les villes pour lutter contre la violente hausse des prix imposée par le gouvernement de Rofrigo Paz. Après la défaite de la gauche aux élections générales de 2025, il s’agit d’un mouvement que peu d’observateurs attendaient. Et pourtant, c’est le plus important depuis la guerre de l’eau de 2000 et du gaz de 2003.
Retour sur l’élection de Rodrigo Paz
Le 17 août 2025, le candidat du Parti Démocrate-Chrétien, Rodrigo Paz, se retrouve avec 31% des voix en tête du premier tour de l’élection présidentielle à la surprise générale vu que la totalité des sondages le donnaient en-dessous des 10%, largement dépassé par ses concurrents de droite. En regardant de près les résultats dans les circonscriptions, un constat s’impose : ce sont les secteurs précédemment acquis au MAS où il réalise ses meilleurs scores. C’est l’Altiplano paysan et autochtone qui a voté pour lui. Dès le premier tour, il frôle les 50% dans les départements de La Paz, Oruro et Potosi.
Le candidat Paz l’a très bien compris et a tenu mi-septembre, entre les deux tours, un meeting central à El Alto destiné à ratisser le plus largement possible cet électorat massiste en déshérence. Cette stratégie lui permettra d’être élu au deuxième tour le 20 octobre 2025 face au candidat ultralibéral Jorge Quiroga qui se réclame du président argentin Milei.
Reste à comprendre pourquoi les électeurs du MAS ont pu se reporter sur Paz [1]. L’éclatement du MAS entre la fraction autour de Luis Arce et celle derrière Evo Morales, suivi des scissions au sein des organisations sociales fondatrices du MAS, mêlés aux accusations réciproques de corruption, de tentative d’assassinat, de viol, etc …ont eu raison d’un parti qui a gouverné la Bolivie depuis 2006 et eut raison du coup d’Etat de la droite en 2019. Ces cinq années de luttes pour le pouvoir entre les deux camps ont abouti à un résultat inespéré pour la droite lors des élections de 2025 : le candidat officiel du MAS recueille 3% des voix et un ex-massiste, Andrónico Rodríguez, dépasse tout juste les 8%.
Outre cet aspect politique, la crise du COVID combinée à l’échec d’une croissance fondée avant tout sur l’extractivisme et le développement de l’agrobusiness, ont considérablement appauvri la population ajoutant au mécontentement général alimenté par à la crise politique.
Comprenant cela, Rodrigo Paz a fait le calcul inverse des autres candidats de droite. Alors que ses adversaires pratiquaient la surenchère néolibérale pour marquer la rupture avec le passé « socialiste » des gouvernements Morales et Arce, il a compris que le peuple bolivien n’aspire pas au néolibéralisme, mais veut conserver ses conquêtes sociales. Il l’a montré dans son histoire, notamment avec la guerre de l’eau puis celle du gaz au début du millénaire. Dans son programme, Paz va donc insister sur le maintien des acquis sociaux, sur l’efficacité, « le capitalisme pour tous », la prospérité, la décentralisation et la lutte contre la corruption. Et pour bien marquer sa différence, il a choisi le très populaire ex-policier Edmand Lara [2] comme candidat à la vice-présidence. Il sera élu sur ce programme.
Les causes du conflit social
Peu de temps après son élection, Paz participe au forum d’entrepreneurs « la Bolivie pour le Monde, le Monde pour la Bolivie » où il annonce son projet de libéralisation de l’économie et d’approfondissement de l’extractivisme dans une lutte pour démanteler ce qu’il appelle « el Estado Tranca », (l’Etat bloqueur, bureaucratique) considéré comme obstacle au développement et responsable des maux du pays. A la suite de ces déclarations, les mesures que le gouvernement va prendre rapidement seront considérées comme une trahison par ses électeurs.
Le premier lot de mesures concerne la suppression des subventions aux hydrocarbures, imposée par le Décret Suprême 5503 du 17 décembre 2025, provoquant une hausse de 86% du prix de l’essence et de 160% pour le diésel et l’augmentation générale des prix. Mais ce décret va plus loin en sécurisant les investissements privés contre l’intérêt public, en contradiction avec le Constitution en vigueur. C’est clairement ce qui est exigé en ce qui concerne les secteurs clefs de l’économie : les ressources minières et les hydrocarbures, l’énergie, les infrastructures et l’agro-industrie. Il raccourcit les délais et les circuits d’approbation des contrats afin d’éviter toute contestation des investissements, que ce soit au nom de la défense des territoires autochtones ou pour la préservation de la nature. Cette procédure dite de Fast Track (traitement accéléré) s’accompagne aussi d’un retournement dans le système d’approbation administratif : désormais, le silence administratif, rendu quasiment incontournable en raison des délais raccourcis d’examen des dossiers (et de la suppression programmée de postes pour les examiner dans les organismes publics et les ministères) sera considéré comme une autorisation de faire.
Ces mesures seront la cause de la première révolte populaire en janvier 2026 et de l’opposition publique du vice-président Edmand Lara au décret. Après des barrages, des manifestations et des grèves, le gouvernement signe un accord avec la COB et abroge le décret, remplacé par le décret suprême 5516 du 13 janvier 2026. S’il revient sur les mesures les plus néolibérales concernant les investissements et les délais de traitement des demandes d’investissements, les principales mesures antisociales comme celles sur les hydrocarbures sont maintenues tandis que le gouvernement ne s’engage pas sur les augmentations de salaires revendiquées par la COB [3]. Cette hausse des prix de l’essence et du diésel va favoriser une explosion du trafic de carburants frelatés, avec des milliers de véhicules endommagés et un mécontentement qui se généralise.
Le deuxième lot de mesures qui va renforcer la contestation est inscrit dans la loi 1720 du 10 avril 2026. Porté par des agro-industriels de Santa Cruz, ce texte vise à revenir sur la réforme agraire du 2 août 1953, suite de la révolution bolivienne de 1952 qui interdisait la revente des terres transférées des haciendas aux populations indigènes [4]. Cette réforme avait permis la croissance des organisations syndicales paysannes et indigènes. Le chef de l’Etat sera obligé d’abroger cette loi et de la remplacer par une nouvelle loi du 13 mai 2026 …. qui donne soixant jours aux deux chambres des sénateurs et des députés pour élaborer un nouveau texte.
Une lutte multiforme
Ce combat général mené par Paz contre l’ensemble de la population va permettre une jonction des luttes de différents secteursde la population : ouvriers, salariés du public, paysans, transporteurs, etc …
Dans certains secteurs, comme à El Alto, des assemblées populaires décident des modalités d’action, avec la participation des organisations de quartiers. Par contre, au niveau national, c’est la COB qui, par son implantation nationale, a pris la direction de fait du mouvement. Suite à la hausse des prix, elle réclame une hausse des salaires et déclare, à l’occasion du 1er mai, la grève illimitée immédiate. Du côté des secteurs paysans, une marche paysanne, lancée entre l’Amazonie et La Paz suite au nouveau texte de loi imposé par Rodrigo Paz, arrive à destination le 4 mai. Cette marche est surtout le fait des peuples autochtones et des paysans des départements amazoniens, les plus en conflit avec les gros propriétaires qui tentent par tous les moyens de s’accaparer les riches terres de ces départements de l’Est. L’agrobusiness est responsable des incendies monstres qui ravagent périodiquement cette région depuis quelques années. Ils sont en effet le plus souvent provoqués afin de récupérer des terres, dans des zones protégées ou encore occupées par de petits paysans.
Les blocages de routes se multiplient, en particulier dans les départements de La Paz, Cochabamba et, Oruro. L’intervention policière sur les barrages radicalise les mobilisations et les organisations en première ligne, comme la COB, la fédération Túpac Katari, membre de la CSUTCB (Centrale Syndicale Unitaire des Travailleurs Paysans de Bolivie) et couvrant le département de La Paz, ainsi que la fédération des femmes Bartolina Sisa. Elles réclament désormais la démission de Rodrigo Paz.
Le mouvement social est rythmé par des appels à des blocages de routes, des manifestations où à des grèves. Les blocages sont rendus efficaces par la faible densité du réseau routier et la topographie du terrain, en particulier sur l’Altiplano, comme autour de La Paz, ville encastrée dans une vallée, où il est plus facile de fermer la ville d’autant plus que la population de la ville d’El Alto – banlieue située au-dessus de La Paz et à proximité de l’aéroport – est fortement mobilisée et participe activement à ces blocages.
Pourtant même si le mouvement est national, il existe de grandes disparités dans la mobilisation. Beaucoup plus forte dans l’Altiplano et dans le département de Cochabamba, elle est plus faible dans les départements de Chuquisica et Santa Cruz. Avec des différences au sein même de la COB, puisque la direction nationale appelle dès le mois de mai à la démission de Paz, alors que quelques-unes de ses antennes départementales s’y refusent (comme à Santa Cruz) et vont même mi-juin faire pression en interne pour ouvrir le dialogue avec le gouvernement et lever les barrages. (…)
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Patrick Guillaudat, docteur en anthropologie de l’Université de Paris VIII, a coécrit trois ouvrages sur l’Amérique latine avec Pierre Mouterde : Les mouvements sociaux au Chili 1973-1993 (L’Harmattan, 1995 et Lom au Chili, 1998), puis réédité en 2023 (l’Harmattan et Tiempo Robado editoras), Hugo Chávez et la révolution bolivarienne (2012, M éditeur) et Les couleurs de la Révolution – la gauche à l’épreuve du pouvoir : Venezuela, Équateur, Bolivie (Syllepse 2022). Membre du comité de rédaction de la revue FAL-Mag (France Amérique Latine Magazine). Retraité, ancien syndicaliste à la SNCF, a participé au Bureau Fédéral de SUD-Rail.
Pour rappel, voir également :
– Bolivie : rétrospective du soulèvement (Forrest Hilton / Le Vent se Lève)
– État d’exception en Bolivie (Libération / France 24)
– Puissant mouvement social en Bolivie (revue de presse)
– Pourquoi la Bolivie se soulève (analyse de Chantal Liégeois – Traduction Contretemps. fr.esp.) / Les élites boliviennes face au soulèvement populaire (entretien avec Vincent Arpoulet – Le Vent se Lève)
