Amérique latine: droits des femmes et respect de la terre (Yves Faucoup / Blog Médiapart)
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Le combat des femmes pour faire respecter leurs droits est en pleine ébullition dans le monde et particulièrement en Amérique latine. Deux films récents en rendent compte : « Femmes d’Argentine » (Que sea ley) de Juan Solanas et « Ni les Femmes, ni la Terre », de Marine Allard, Lucie Assemat et Coline Dhaussy.

Femmes d’Argentine (Que sea ley)

Dans toute l’Amérique latine, sur les 340 millions de femmes, seules 8 % d’entre elles peuvent recourir à une interruption volontaire de grossesse (Uruguay, Cuba, Porto Rico et le Guyana). 450 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année en Argentine, provoquant l’hospitalisation en urgence de 50 à 70 000 femmes se concluant par le décès de l’une d’entre elles chaque semaine (plus de 3000 mortes depuis 1983). C’est ce qui a conduit Juan Solanas à réaliser un film documentaire pour retracer la lutte des femmes argentines, menée en juin 2018, en faveur d’une loi autorisant l’avortement.

Les manifestantes crient dans les rues de Buenos-Aires leur colère et s’affichent comme « les petites-filles des sorcières » d’antan que les hommes au pouvoir n’ont pas pu brûler. La condition de la femme, confrontée depuis la nuit des temps à devoir subir une grossesse qu’elle ne désire pas, s’exprime ici avec le rappel des moyens les plus horribles pour échapper à ce sort : aiguilles à tricoter ou persil introduit dans l’utérus. Divers témoignages émaillent ce film : y compris des prêtres critiquant l’Église (l’un d’eux ironisant sur l’abstinence, respectée que par les « curés pédérastes », un autre invoquant le Christ et demandant qui est habilité à jeter la première pierre), un sénateur catholique et des catholiques dénonçant la « théologie patriarcale ».

Une femme décrit la cruauté de médecins refusant de soigner sa sœur atteinte d’un cancer pour préserver le fœtus qu’elle portait (elle n’a été sous chimio qu’après une césarienne). Des militantes féministes accusent des gynécos et des assistantes sociales, de se joindre aux curés pour punir les femmes « fautives » : pieds et mains liés, comme des condamnées, refus de leur administrer des anti-douleur, traitées de « putes ». Une femme s’est réveillée nue sur un lit d’hôpital, en présence de médecins et de policiers venus constater l’infraction pour l’emmener en prison. S’ajoute à cela une discrimination sociale : les femmes des milieux aisés, évidemment, trouvent des solutions. Les cathos anti-avortement font preuve d’hypocrisie et d’une « double morale » : virulemment opposés à l’avortement, et y faisant appel pour des proches (on pense aux très nombreux évêques “homosexuels pratiquants” qui sont les plus hargneux contre les gays, selon Frédéric Martel dans Sodoma). Ces militants Pro-vie vont jusqu’à mener campagne contre l’avortement d’une fillette, enceinte après avoir été abusée par son grand-père. Ils diffusent une photo d’une enfant avec son bébé dans les bras ou agitent, dans leurs manifs, des fœtus en carton-pâte.

Une jeune femme abusée dès l’âge de 7 ans par le compagnon de sa mère qui, pour tout soutien, l’accusait de provoquer son homme, confie qu’elle se serait tuée si elle n’avait pu avorter en absorbant un médicament. Les militantes pro-avortements se déguisent en religieuses avec cornettes ou en personnages de Handmaid’s Tale (symbole de l’asservissement des femmes fertiles condamnées à faire des enfants)et défilent avec cape rouge et coiffe blanche en scandant « Avortement légal maintenant ». On n’oublie pas la dictature argentine : la fille d’une femme tuée par les militaires témoigne, elle est née avant que sa mère ne meurt, victime d’un “vol de la mort”, projetée du haut d’un hélicoptère (3000 opposants ont été ainsi exécutés sommairement pendant la dictature).

Finalement, dans la nuit du 8 au 9 août (2018), alors que des milliers de militant(e)s manifestent devant le Sénat, le projet de loi est repoussé par les sénateurs par 38 voix contre 31 (alors que les députés y étaient favorables). Le président élu en octobre 2019, Alberto Fernandez, a annoncé qu’il souhaitait relancé le débat (« je ne veux plus qu’aucune femme ne meure à cause d’un avortement »), un nouveau projet de loi devrait être présenté au Congrès prochainement (retard pris avec le confinement), mais la majorité sénatoriale reste opposée à toute modification de la loi. L’Église et les mouvements évangéliques sont, quant à eux, mobilisés plus que jamais.

Après la sortie du film (Que sea ley !, titre original : “que ce soit la loi”), une nouvelle affaire terrible a secoué l’Argentine : une fillette de 11 ans, violée, a dû subir la grossesse et a été forcée à accoucher par césarienne. Son violeur a été condamné à 18 ans de prison, et la mobilisation pour le droit à l’IVG a été relancée (voir l’article d’Aude Villiers-Moriamé dans Le Monde  du 2 février 2020). Des manifestantes brandissent des pancartes devant le Congrès : « Niñas, no madres » (« Des enfants, pas des mères »).

Ni les Femmes, Ni la Terre

Ce premier film, magnifiquement réalisé par Marine Allard, Lucie Assemat et Coline Dhaussy, rend compte des batailles menées en Bolivie et en Argentine. Fidèle à son titre, il décrit le lien fort que font ces femmes du peuple (dont certaines appartiennent au peuple “originaire”) entre luttes féministes et défense des territoires (menacés par les firmes exploitant, par exemple, les mines, polluantes, destructrices des sols et des corps). « Ni les femmes ni la terre ne sommes des territoires à conquérir ! », tel est le cri qui a résonné dans toute l’Amérique latine, celui des femmes du mouvement Mujeres Creando qui s’opposait à la construction d’une autoroute à travers la forêt amazonienne dans l’Est de la Bolivie (« notre corps-terre et notre propre corps, notre Terre-Mère »). (…)

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