En Argentine, «il n’y a plus besoin d’être SDF pour être sous-alimenté» (Mathilde Guillaume/ Libération)
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À Buenos Aires, les files de personnes venues récupérer des invendus alimentaires se multiplient. Longtemps apathiques face à la «Macrise» et à la hausse fulgurante des prix, de nombreux Argentins se remobilisent, ragaillardis par la présidentielle d’octobre et la défaite annoncée du président Mauricio Macri.

Des associations réclament une aide alimentaire d’urgence. Buenos Aires, 11. 09.2019. 
Photo Roberto Almeida Aveledo. Zuma Wire.

Ils sont presque une centaine sur le trottoir, adossés contre la façade d’un immeuble 1900 du quartier de San Telmo, à Buenos Aires, qui, comme eux, a connu des jours meilleurs. En une file bien ordonnée, ils attendent chaque soir que la boulangerie d’en face baisse d’un coup sec son volet roulant. Quelques-uns portent sur eux la rue comme un costume, l’extrême pauvreté qui marque les corps, l’exclusion qui dure et que l’on repère en un coup d’œil. Mais la plupart d’entre eux font partie de cette petite classe moyenne qui a pris la crise, le chômage, l’inflation en pleine tête. Ils ont un toit, jusqu’à récemment un emploi et, l’air presque ébahi d’être là, un sac plastique à la main pour récupérer les invendus du jour qu’on va leur distribuer gratuitement : un peu de pain et quelques viennoiseries.

Mariano, 61 ans, a été licencié de son poste de gérant de supermarché il y a deux ans. Il lui manque quelques annuités pour toucher une retraite aussi dévaluée que le peso. Sa maigre indemnité de 60 euros est entièrement dédiée au paiement d’un loyer que complète sa fille, qui règle également ses factures. Toute autre dépense a été supprimée : plus de mutuelle, plus de téléphone, plus rien. «Prendre un petit déjeuner, un déjeuner, un goûter et un dîner, c’est fini pour moi, souffle-t-il dans un triste sourire. Aujourd’hui je mange une seule fois par jour, le matin : du pain que je viens chercher ici.»

Long cycle de destruction

Dans la queue, son histoire se répète : Alejandro, cuisinier de 49 ans, au chômage depuis la fermeture du restaurant où il travaillait, il y a dix-huit mois. Lui se débrouille pour récupérer à moitié prix des fruits et légumes un peu amochés, histoire d’engranger des vitamines. «On se ruine la santé à se nourrir uniquement de farines, constate-t-il. Plus besoin d’être SDF en Argentine aujourd’hui pour être sous-alimenté : moi, je me considère comme faisant partie de la classe moyenne, mais je n’ai plus d’argent pour acheter à manger convenablement, je dépends presque entièrement de la charité.»

Agé de 48 ans, Osvaldo, licencié avec beaucoup de ses collègues par l’une des principales compagnies de câble du pays il y a un an, a sauté le pas psychologique et se rend plusieurs fois par semaine à des soupes populaires :  «Il y a toujours eu de la pauvreté, mais pas à ce point. Même en 2001 il n’y avait pas autant de personnes dans la rue.» Dans un rayon de 500 mètres, quatre files similaires se sont formées devant quatre autres boulangeries ; ces derniers mois, elles ne cessent de s’allonger. Aujourd’hui en Argentine, près de 30% de la population et 50% des enfants sont sous-alimentés (…)

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