“Il existe au Chili une concentration médiatique exceptionnelle” (interview de Franck Gaudichaud par Nils Solari et Vincent Bollenot/ ACRIMED)
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À la faveur du mouvement social de ces derniers mois au Chili, nous avons interrogé Franck Gaudichaud, spécialiste de ce pays, pour qu’il livre un éclairage sur la structuration du champ médiatique chilien et le rôle des médias dominants dans le traitement des mobilisations sociales, passées et actuelles.

Ce texte s’inscrit dans une nouvelle série d’entretiens critiques avec des journalistes, chercheurs, militants, sur l’organisation des médias à l’international et leur traitement des mouvements sociaux.

Propos recueillis par Vincent Bollenot et Nils Solari.

Photo: Franck Gaudichaud

Le contexte : les médias dominants au Chili

Comment qualifier l’état de la concentration des médias au Chili ? Est-elle aussi importante que dans les pays voisins (Argentine, Brésil…) ? Peut-on distinguer des étapes historiques dans l’évolution de cette concentration ?

Concernant la concentration et la comparaison avec l’échelle latino-américaine, il existe au Chili une véritable oligarchie médiatique, une concentration médiatique exceptionnelle. Plusieurs rapports internationaux ont confirmé cela : ceux de l’Observatoire latino-américain de régulation des médias, mais également des rapports sur les droits humains comme ceux issus de la très officielle Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), ainsi que des études d’universitaires. Toutes ces sources confirment que l’on est dans un pays où la concentration médiatique est dramatiquement élevée, et ce dans une région latino-américaine où il existe déjà globalement une très forte concentration médiatique.

Le livre de la journaliste Maria Olivia Monckeberg sur les magnats de la presse au Chili est un jalon en ce sens. En moyenne, la concentration dans la région, en termes de propriété privée lucrative et de contrôle capitalistique, serait de l’ordre de 60% environ, alors qu’au Chili, la concentration pour la presse écrite va au-delà de 75%, voire même 80%, et pour la télévision ouverte, elle avoisine les 90%. Il y a donc un vrai problème en termes de liberté d’information et d’expression, même dans d’autres pays de la région, comme au Brésil, où existe également une concentration très forte de la presse écrite (au-delà de 85% avec des empires comme Globo, le plus grand groupe médiatique de la région), ou au Mexique au niveau de la télévision ouverte, où la concentration de l’ordre de 93%. Donc comparativement, l’histoire médiatique chilienne a suivi celle des pays voisins et avec celle-ci une remise en cause de la liberté d’information dans la pluralité, c’est-à-dire à un droit humain fondamental. Mais, l’expérience chilienne a aussi et évidemment ses spécificités.

On fait donc face à la domination d’une oligarchie médiatique très fermée, dans le cadre du néolibéralisme chilien qui a été installé durant la dictature de Pinochet (1973-1989) et qui a ensuite été consolidé en « démocratie » à partir de 1990. Cette oligarchie financière ne contrôle pas seulement les moyens de production et de distribution, les principales ressources du pays, elle contrôle aussi les moyens d’information, les médias, et elle applique une stratégie de contrôle économique et idéologique de l’information très forte. Par exemple, une étude qui a été faite par le Conseil national de la télévision (CNTV) en 2016 montre que seulement 4 opérateurs contrôlent plus de 90% du marché médiatique, notamment des recettes publicitaires et de l’audience. Cette hyperconcentration a aussi été confirmée – et soulignée – plus récemment par un rapport réalisé, en 2019, pour le parlement chilien.

Dans le domaine de la presse écrite, on est face à un duopole presque parfait : on a d’un côté le groupe Copesa, qui possède des journaux de distribution nationale comme La Tercera et bien d’autres au niveau régional… et de l’autre côté, on a l’empire de El Mercurio – le plus vieux quotidien d’Amérique latine encore en circulation – qui appartient à un empire contrôlé par la famille Edwards depuis des générations.

Le patriarche, Augustín Edwards, a été un des acteurs bien connus du coup d’Etat contre Salvador Allende en 1973 et il a reçu des millions de dollars de la CIA en ce sens, comme en attestent les archives déclassifiées. Son groupe contrôle El Mercurio, le premier journal de diffusion nationale, à la fois conservateur et farouchement néolibéral – ce serait un peu l’équivalent du Figaro au Chili – mais aussi tout un tas d’autres journaux de diffusion nationale (La SegundaLas últimas noticias…), ainsi qu’une grande partie, quasiment dans toutes les villes, de la presse régionale. Il s’agit vraiment là d’un empire gigantesque qui fait que, par exemple, un habitant de Valparaíso qui voudrait acheter un ou plusieurs journaux nationaux ou locaux, lirait seulement de la presse contrôlée par le groupe de la famille Edwards.

De l’autre côté, la Copesa, l’autre groupe dominant, contrôle également une large partie de la presse écrite. Ces médias sont des adversaires déclarés et acharnés des mouvements populaires et tous celles et ceux qui critiquent l’ordre établi, et ce depuis des décennies, voire plus d’un siècle : dans les années 60, précisément durant les luttes étudiantes de l’année 1967, une grande banderole devenue fameuse avait été installée sur la devanture du journal, annonçant : « El Mercurio ment ! » face aux attaques réitérées du quotidien contre le mouvement de la réforme universitaire. Depuis, ce slogan a été repris et adapté dans presque tous les grands moments de confrontation sociale avec les pouvoirs en place. Plus récemment, le traitement médiatique des résistances du peuple Mapuche au Sud du pays a rappelé comment ceux-ci participent activement de la criminalisation des luttes.

Mais ces deux groupes-là sont également très présents au niveau de la radio. Or, la radio est un média très important au Chili, et reste encore un média de diffusion de masse. Par exemple, c’est le cas de Radio Universo possédée, parmi d’autres, par la famille Edwards, ou de radio Duna par Copesa.

Dans ce secteur, on note aussi la présence de grands groupes internationaux, notamment le groupe Prisa, le groupe espagnol bien connu qui contrôle El País (premier quotidien ibérique), Prisa qui est très présent en Amérique latine, par exemple en Colombie et au Chili, et qui contrôle certaines radios chiliennes, comme par exemple Radio Chile. Dans ce scénario, on a d’autres grands capitalistes, d’autres grandes fortunes chiliennes, qui sont également présentes : aux côtés des Edwards pour le groupe El Mercurio, le groupe d’Álvaro Saieh – une des plus grandes fortunes du pays, avec Copesa ; la famille Luksic, qui est la plus riche du Chili et qui contrôle deux radios mais surtout deux grandes chaines de télévision : Canal13 et UCTV (les plus regardées du pays). On a aussi la famille Solari qui s’enrichit avec des radios et des chaines de télévision comme Mega et ETC ; et d’autres grands groupes internationaux comme Warner et Albavisión, qui possèdent des chaines centrales d’information continue comme CNN.

Pareillement, il convient de rappeler qu’il existe une connivence et une proximité très fortes entre cette oligarchie médiatique et le pouvoir politique : le président multimillionnaire et de droite, Sebastián Piñera, actuellement au pouvoir, ayant lui-même été propriétaire d’un canal de télévision pendant très longtemps, avant de le céder au moment de son élection. Si l’on observe cela dans le temps historique, on pourrait souligner le rôle des médias dans la chute de Salvador Allende, en 1973 : les médias conservateurs ont véritablement organisé un climat propice au coup d’état, ils ont préparé les esprits (on pourrait citer les travaux pionniers de Armand Mattelart à ce propos ou encore l’excellent documentaire La Spirale). Edwards en personne a fait des allers-retours dans le bureau ovale de Richard Nixon et de Henry Kissinger pour organiser le coup d’état.

Par la suite, durant la dictature, lui et les siens, ont été bien rétribués en ce sens, puisque à compter du tournant néolibéral des « Chicago Boys » en 1975, on observe un renforcement de la concentration médiatique, et ce même si cette forte concentration médiatique était déjà importante avant le coup d’état. Sous le gouvernement de Salvador Allende et de l’Unité Populaire, c’était d’ailleurs un vrai problème et la gauche n’a malheureusement pas réussi à le régler tout à fait, malgré la création de plusieurs médias antiimpérialistes ou socialistes. El MercurioLa Segunda et les autres, durant la tyrannie de Pinochet, mettront leurs journalistes et éditorialistes au service du régime civico-militaire justifiant sans vergogne la répression et le terrorisme d’Etat, et la « chasse » aux militants et défenseurs des droits humains.

Pour terminer, la transition démocratique « pactée » [8] de 1989-1990 a véritablement fini par tuer des publications comme la revue APSI par exemple, ou La ÉpocaAnálisis, et quelques autres… des revues indépendantes qui ont existé à la fin de la dictature et qui étaient des revues culturelles, critiques et très dynamiques, d’opposition à la dictature. Or la nouvelle élite politique de centre-gauche et néolibérale, qui arrive au pouvoir à partir de 1990, a contribué à annihiler ces revues-là en leur coupant les vivres et les annonces ; même le vieux quotidien La Nación, le seul journal public, finit par mourir assez récemment, enterré par le président Piñera lui-même car jugé trop offensif sur la question des droits humains et des responsables de la dictature : il ne reste plus que la version web.

Manuel Cabieses, directeur pendant des décennies de la revue Punto final, issue de la gauche radicale, puis ensuite indépendante durant la démocratie, a dénoncé pendant des années à quel point le pouvoir politique a contribué à cette concentration médiatique dans la mesure où il n’y avait aucune régulation. Et surtout, Cabieses a montré comme la publicité d’État (et donc les importants financements qui vont avec) se concentre sur ces grands groupes privés, en laissant complètement et intentionnellement de côté ce qui restait comme presse indépendante et critique. Ceci alors que la publicité d’Etat est censée être un mécanisme de régulation du pluralisme, dans ce cas c’est un mécanisme de concentration des pouvoirs médiatiques et de destruction massive du pluralisme…

Il faut voir par exemple qu’une revue historique comme la revue Punto final a finalement – et malheureusement – disparu, notamment faute de soutien public. En termes de journaux papier et de distribution en kiosques (encore nombreux dans les rues chiliennes) – une distribution en partie elle-même contrôlée par les grands groupes – on retrouve difficilement le journal historique du Parti Communiste, El Siglo, on trouve aussi Le Monde Diplomatique version Chilienne (sous la direction de Victor de La Fuente), mais qui est diffusé seulement à quelques milliers d’exemplaires et a aussi beaucoup de mal à survivre.

Enfin, il faut souligner néanmoins que dernièrement, il y a eu des efforts et plusieurs initiatives intéressantes en termes de création de nouvelles formes médiatiques indépendantes. Le web a ainsi permis la création de quelques journaux nationaux de premier plan comme El Mostrador, un des principaux journaux numériques du Cône Sud, qui est un vrai journal indépendant. On a aussi El Ciudadano, qui survit grâce à la publicité en ligne mais qui dispose aussi d’une version papier, ou encore un autre média web très lu, sérieux, placé plutôt à gauche : El Desconcierto. On peut également citer le Centro de Investigación e Información Periodística (CIPER, qui pratique un journalisme d’investigation exigeant et propose aussi des analyses approfondies, issues d’universitaires, bien que la fondation soit paradoxalement financée en partie par certains des grands groupes capitalistes mentionnés précédemment… Enfin, il existe tout un écosystème de petits médias critiques, engagés, communautaires qui se développe sur le web comme par exemple la revue de gauche Rosa ou Convergencia Medios. (…)

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