Invasion de l’Ukraine par la Russie : l’Amérique latine face au dilemme de Daouda (Jean-Jacques Kourliandsky / IRIS)


Quand on est un poids léger dans un monde de lourds, le salut est souvent dans l’esquive. Les États latino-américains, l’ont bien compris et se sont fabriqués depuis leurs indépendances une solide culture de normand. Mais avec la montée des tensions guerrières en Europe, ils sont fermement priés de sortir du bois par la Russie et les États-Unis.

Le chanteur ivoirien Daouda a résumé de façon picaresque le dilemme posé aux gouvernants latino-américains, dans son titre à succès, « la femme de mon patron est amoureuse de moi, que vais-je faire ? ».

Le patron traditionnel de l’hémisphère occidental, les États-Unis, étaient, avant cette crise, de plus en plus préoccupés par le braconnage chinois, russe et de bien d’autres. Pékin était, et reste, le casse-tête principal. Comme l’a rappelé le 11 mars le Sous-secrétaire d’État en charge du dossier, Brian Nichols[1]. Il est vrai qu’à la différence de Moscou, la Chine joue les premiers de la classe sur tous les tableaux, le militaire, mais aussi l’économique, le financier, le sanitaire, technologique. La Chine vend des armes au Venezuela. La Chine a placé avec succès son téléphone 5G dans plusieurs pays latino-américains. Elle a fait entrer une dizaine de pays dans la route de la soie et elle est le deuxième et souvent le premier partenaire commercial de beaucoup.

La Russie a moins de cartes. Ce qui ne l’empêche pas de faire des ronds de jambe en Amérique latine. Ses atouts principaux sont énergétiques, sanitaires, et surtout militaires. Faire entendre sa voix passe en situation de crise par la mobilisation de ses troupes au sens le plus littéral du terme. Elle a ouvert depuis quelques années une coopération militaire avec Cuba, le Nicaragua, le Venezuela[2]. Le 26 janvier 2022, Serguei Lavrov, son ministre des affaires étrangères, a déclaré, devant le parlement de son pays, que la Russie « allait renforcer sa coopération stratégique avec Cuba, le Nicaragua et le Venezuela ».[3]  Cela dit, l’énergie, les fertilisants, les vaccins lui ont permis de pousser d’autres portes, avec des retombées diverses, en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Mexique et au Salvador.

Pourtant ces appels du pied n’ont finalement pas donné les résultats universels attendus par Moscou et Washington. Très vite, le « Que vais-je faire ? », s’est matérialisé en passe croisée. D’un côté comme de l’autre, les pressions exercées par les destinées manifestes antagonistes des États-Unis et de la Russie ont fait l’objet d’un endiguement quasi collectif. Les contre-feux militaires étatsuniens ont reçu un accueil modeste.  Washington a relancé les partenariats bilatéraux se référant à l’Alliance atlantique. Le recours au TIAR (Traité interaméricain d’assistance réciproque), structure de sécurité OEA (Organisation des États américains), identifié à un interventionnisme de guerre froide a été abandonné. L’Argentine, dès les années 1993, sous la présidence du président justicialiste Carlos Saúl Menem, avait rejoint les forces de l’OTAN (la SFOR) en Bosnie, et de 1999 à 2007 au Kosovo (la KFOR). En 1998, elle s’était vue accorder par « Bill » Clinton le titre d’alliée privilégiée des États-Unis hors OTAN. Le président sortant du Parti populaire espagnol, Pablo Casado, a abondé dans cette direction, souhaitant le 7 décembre 2021, à Buenos Aires, une coopération de l’OTAN élargie à l’Argentine, au Chili et à l’Uruguay. Alberto Fernández,  premier magistrat argentin, s’est fait tirer son oreille financière, et non la militaire, par Joe Biden avant de finir par condamner la Russie le 2 mars 2022. Le Brésil de Jair Bolsonaro avait en 2019 rejoint avec Donald Trump le club des MNNA (Major non-NATO ally). Donald Trump avait même envisagé de proposer la candidature de Brasilia à l’Alliance atlantique. Velléité bloquée en particulier par la France le 20 mars 2019. Le Brésil a été critiqué par Washington en février 2022 pour son inertie à l’égard de Vladimir Poutine.  Plus personne ne parle plus à Brasilia de rapprochement avec l’OTAN. Au contraire les discours dénonçant la menace nucléaire que ferait peser la France, membre de l’OTAN, sur l’Amazonie brésilienne, sont ressortis des cartons[4].

Bolivie, Colombie et Venezuela constituent un cas à part. La Bolivie a un contentieux territorial historique non résolu avec son voisin chilien. Dès la sortie de la crise intérieure traversée par La Paz en 2019/2020 le gouvernement bolivien et ses homologues russes ont tissé des liens couplant antiaméricanisme et coopération énergétique. La Bolivie s’est abstenue de condamner Moscou. La Colombie déstabilisée par un long conflit intérieur aux résonnances équatoriennes et vénézuéliennes a sollicité l’OTAN. Le 25 juin 2013 se considérant menacée par le Venezuela et son allié russe, elle a passé un accord d’échange d’informations et de coopération avec l’OTAN. Son président Juan Manuel Santos, a paraphé à Bruxelles le 31 mai 2018 un instrument de coopération entre la Colombie et l’Alliance atlantique. La Colombie a par ailleurs signé un accord de défense avec l’Allemagne, pays présenté comme facilitateur de la présence colombienne dans l’OTAN le 3 novembre 2021. Quelques semaines plus tard, le 8 décembre 2021, la Colombie approfondissait son partenariat avec l’OTAN. Ces traités ont été complétés le 10 mars 2022 par l’entrée de la Colombie dans le cercle des amis hors OTAN des États-Unis. (…)

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Voir également:
La guerre en Ukraine et ses premières conséquences en Amérique latine (vidéo de Christophe Ventura / IRIS)
La guerre en Ukraine va-t-elle relancer l’industrie pétrolière du Venezuela ? (interview de Thomas Posado par Julie Gacon / Enjeux internationaux-France Culture)
Crise russo-ukrainienne et Amérique latine (revue de presse)
L’Amérique latine et la guerre en Ukraine (Tribune de Christophe Ventura / IRIS)
Appel national inter-organisations : non à la guerre en Ukraine ! (Communiqué de presse du collectif national des marches pour la paix)