Javier Ordóñez, un autre visage des violences policières (Redacción Bogotá / El Espectador / Traduction par Charlotte Lesellier) – Bogotá militarizada (Angélica Pérez / RFI en español)
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Un père de famille, âgé de 44 ans, est décédé après avoir été détenu par la police. Il n’y a pas de rapport sur les causes de sa mort, mais une vidéo a fait état d’un usage excessif de la force et de pistolets électriques, utilisés par deux agents avant d’être transférés dans un CAI [Commissariat de Police, ndlt]. L’enquête est menée à la fois par le Parquet Général et par la justice pénale militaire.

Le Parquet a donné la priorité à l’enquête sur les faits entourant la mort de Javier Ordoñez. ©El Espectador 2020

La Journée des Droits Humains en Colombie, qui a été commémorée hier, n’aurait pas pu commencer pire. Au petit matin, dans le quartier de Villa Luz de Engativá (ouest de Bogotá), un incident confus, à la suite d’exactions policières, a conduit à la mort de Javier Ordóñez Bermúdez, un père de famille de 44 ans qui était sur le point d’obtenir son diplôme d’avocat. L’affaire a provoqué l’indignation de la population, ainsi que des manifestations.

Concernant l’incident, pour l’instant, la seule chose claire est ce que montre la vidéo enregistrée par un citoyen qui était sur place. On y entend les cris déchirants d’Ordoñez, demandant à deux policiers de cesser de le brutaliser. Au même moment, on entend au moins dix décharges de taser, des pistolets électriques utilisés par les agents pour contrôler des situations d’agitation ou de danger.
Les faits recueillis auprès des proches et des témoins indiquent que l’avocat et d’autres amis avaient bu de l’alcool dans l’appartement de la victime. Ils n’avaient plus d’alcool. Ils sont allés en racheter. De retour au domicile, ils ont rencontré les agents. 

Selon la version des membres de la famille, les policiers lui ont dit qu’ils allaient lui imposer une assignation à comparaître et Javier Ordoñez leur a répondu qu’il la payerait sans problème, réponse qui aurait déclenché la réaction des agents, qui ne se sont même pas arrêtés malgré les cris des voisins qui disaient que la scène était filmée.

Il existe des doutes sur ce qui s’est passé après l’exaction visible sur la vidéo, puisque jusqu’au dernier moment de l’enregistrement, Ordoñez était encore en vie. Que s’est-il passé au CAI [Commissariat de Police, ndlt] où il a été transféré? Fallait-il infliger autant de chocs électriques à une personne qui avait déjà été maîtrisée et qui était à terre? Pourquoi ont-ils essayé de poursuivre un des témoins pour violence envers un fonctionnaire? L’enquête doit encore répondre à certaines questions. Le fait est qu’après cela, Ordoñez a été emmené à la clinique Santa Maria del Lago, où il est arrivé sans vie.

Les images sont si fortes que, pour beaucoup, le fait est comparé aux récentes agressions de policiers contre des Afro-Américains aux États-Unis. En outre, l’épisode s’ajoute à la liste de plaintes  contre les excès de la police pendant la quarantaine, avec des cas répétés, comme celui de l’homme qui avait été arrêté devant ses filles pour ne pas porter de masque, les vendeurs informels expulsés des voies publiques, les plaintes de femmes transgenres et même le cas d’un journaliste de ce journal [El Espectador, ndlt] qui a failli être détenu de manière agressive parce qu’il n’avait pas sa carte d’identité. Dans tous les cas, des procédures jugées excessives ont été dénoncées. Ainsi, Javier Ordóñez est le nouveau visage des abus policiers à Bogotá, alors qu’il ne s’est pas passé un an depuis la mort de Dilán Cruz, lors d’une journée de manifestation l’année dernière.

Cependant, il ne s’agit pas là d’un cas isolé et limité à Bogotá. L’ONG Temblores a enregistré 169 plaintes dans l’ensemble du pays entre le 25 février et le 3 septembre. L’organisation, qui suit de près les plaintes contre les excès de la police, affirme que ceux-ci se sont intensifiés pendant l’urgence sanitaire. “La police représente l’État dans les rues et l’entité chargée de garantir les droits fondamentaux. La violence policière s’est intensifiée, car il y a moins de personnes dans l’espace public, ce qui implique moins de contrôle et plus de restrictions concernant la circulation. Cette situation a donné à la police le pouvoir de dresser des amendes pour tout type de conduite'”, a déclaré Alejandro Lanz, porte-parole de l’ONG.

Ce fait rouvre le débat non seulement sur l’usage excessif de la force, mais aussi sur l’utilisation d’armes non létales dans les interpellations policières, comme celles qui ont causé la mort de Dilán Cruz l’année dernière ou les pistolets électriques qui ont été utilisés contre l’avocat dans l’Engativá. Bien que les témoins pensent que c’est l’utilisation du Taser qui a causé la mort d’Ordóñez, Hector Salazar, instructeur dans le maniement de ces appareils, estime que c’est impossible. Et il l’explique ainsi : “ll semble que  le dispositif par contact n’a eu aucun effet sur le système sensoriel car la personne était alcoolisée. L’effet est faible”.

Concernant les pistolets électriques utilisés par la police, Hector Salazar a expliqué qu’il existe deux façons de les utiliser. La première est le tir à distance de deux câbles, qui se collent au corps, produisant la contraction des muscles. La seconde est lorsque l’appareil est en contact direct avec le corps. Selon Salazar, sous cette forme, la décharge est moindre, de sorte qu’elle n’aurait pas la capacité d’arrêter le cœur. “Le décès est établi par la médecine légale. Le reste n’est que conjecture. Il y a eu plus de vies sauvées par ce dispositif et dans les cas où l’on a voulu attribuer la mort à l’utilisation de pistolets électriques, les expertises médico-légales ont conclu qu’il s’agissait d’un arrêt cardiaque dû au niveau de stress élevé après la consommation de substances”, a-t-il conclu.

La suite de la procédure

Les deux policiers impliqués dans les faits ont été suspendus de l’activité de terrain. Le général Gustavo Moreno, directeur adjoint de la police nationale, a affirmé qu’il y a eu abus d’autorité, c’est pourquoi “ils feront l’objet d’une enquête disciplinaire et pénale et toute la lumière sera faite dans les plus brefs délais. Si des fonctionnaires doivent répondre individuellement, ils devront le faire”.

De son côté, le parquet, qui a déjà ouvert une enquête, a ordonné hier la libération d’une personne, arrêtée par la police avec Ordóñez, que les policiers prétendaient poursuivre pour violence contre un fonctionnaire. “La priorité a été donnée à cette affaire et nous attendons les résultats de l’exécution des ordres donnés à la police, ainsi que les résultats de la nécropsie de la médecine légale”, a déclaré Carmen Torres, déléguée du parquet chargé de la sécurité des citoyen.ne.s.

De son côté, le colonel Alejandro Castro, chef de la Section des Droits Humains de l’Inspectorat de la Police, a indiqué que l’affaire avait été remise à la justice pénale militaire et que le tribunal d’instruction 143 en avait déjà pris connaissance. Enfin, le Bureau du Procureur Général a ouvert une enquête pour déterminer s’il y avait eu infraction disciplinaire et identifier la participation des policiers, afin de faire la lumière sur les faits qui se seraient produits depuis son transfert [de Javier Ordóñez, ndlt] au CAI jusqu’à sa mort à la clinique, en vue de quoi il a été ordonné l’apport de preuves concernant les policiers impliqués dans les événements, qui suscitent aujourd’hui l’indignation de beaucoup et qui ont laissé sans père deux mineurs, âgés de 11 et 14 ans.

Des émeutes ont éclaté à Villa Luz

Les manifestations organisées devant le CAI de Villa Luz, où Javier Ordóñez a été transféré à la suite des violences policières enregistrées sur vidéo et avant sa mort, se sont soldées par des émeutes. Les manifestants ont mis le feu à l’une des motos de la police, à plusieurs conteneurs et endommagé des maisons près du secteur.

Dès le début, des habitants de la région ont porté des banderoles et des messages de rejet envers l’interpellation effectuée par les deux hommes en uniforme qui ont agressé l’avocat de 43 ans. Face à cela, la sécurité du commissariat a été renforcée avant d’être assurée par l’ESMAD [Escadron Mobile Anti-Émeutes, ndlt], en fin de journée.

Dans l’après-midi, la Maire s’est réunie avec le Procureur Général pour définir les réformes de la police, tandis que les proches d’Ordóñez ont indiqué qu’ils continueraient à protester. «Nous n’allons pas rester immobiles. Nous tiendrons chaque jour des veillées pour la justice et la mémoire, jusqu’à ce que les policiers qui l’ont assassiné soient traduits en justice”, a déclaré Eliana Garzón, amie d’Ordoñez.


Article original en version espagnole ici



La vidéo de l’arrestation violente de Javier Ordoñez, qui embrase la Colombie (L’Obs avec l’AFP): lire ici


Colombie: affrontements post-bavure à Bogotá et d’autres villes, 11 morts (Libération / AFP): lire ici


Bogotá militarizada: 8 muertos, más de 100 heridos y varias estaciones de policía quemadas (Angélica Pérez / RFI en español)

Las manifestaciones en la capital colombiana contra la brutalidad policial se trasformaron en una noche de ira y violencia. El detonador de la protesta fue la muerte de un abogado que, reducido en el piso por dos agentes de la fuerza pública, recibió al menos 10 descargas con pistolas eléctricas al tiempo que rogaba a los policías que parasen.  Poco después, el hombre murió bajo custodia policial.

Noche de violencia en Bogotá luego de la muerte de Javier Ordónez
AP Photo / Iván Valencia

« No se murió, lo mataron » « 50.000 voltios de brutalidad y abuso policial ». Consignas que enarbolaron en Colombia las protestas en rechazo a la muerte de Javier Ordoñez, un abogado de 44 años víctima de la brutalidad y el abuso policial. En un video de más de cinco minutos se ve cómo dos uniformados de la Policía reducen a un hombre quien desde el suelo suplica “por favor, por favor”, para que los agentes cesen de descargar sobre su cuerpo los choques eléctricos  provenientes de una pistola Teaser. (…)

(…) Leer el artículo y escuchar la entrevista del director de la ONG Temblores, especializada en violencias policiales aquí

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