“La crise bolivienne est encore devant nous” (Interview de Christophe Ventura / Golias Hebdo)
Imprimer

Arrivé au pouvoir démocratiquement il y a quatorze ans, Evo Morales déclarait « Somos présidente », nous sommes président, pour désigner la base populaire et les organisations sociales. Son combat contre des inégalités profondes et sa politique de nationalisations n’ont pas fait que des adeptes… Elu pour la quatrième fois à la majorité le 20 octobre 2019 contre son principal opposant Carlos Mesa, avec un peu plus de 10 % d’écart, le premier président indigène était contraint de démissionner le 10 novembre sous la pression de l’armée. Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, Christophe Ventura nous livre son analyse.

Golias Hebdo : Quels sont selon vous les éléments qui permettent de parler d’un coup d’État ?

Christophe Ventura : Ce qui s’est déroulé en Bolivie n’est pas directement un putsch militaire, mais à partir du moment où ce qui s’est passé, à savoir une rupture de l’ordre constitutionnel, est le résultat d’une intervention de l’armée dans un conflit politique civil, on peut parler d’un coup d’État. L’armée s’est ingérée dans une sphère qui ne lui appartient pas. Quand elle « suggère » – c’est l’expression utilisée par le chef d’état-major – la démission d’un président élu et en fonction, on est dans ce qu’on appelle un coup d’État. De plus, que pouvait faire Evo Morales lâché par l’armée ? Décliner sa « suggestion » ? Cette invitation à démissionner était un ultimatum qui disait implicitement « si vous restez à la présidence, nous ne vous reconnaîtrons plus ». L’intervention des militaires a facilité la mise en place de nouvelles autorités non élues, à la tête desquelles est installée une présidente de droite autoproclamée. Ce nouveau gouvernement est de surcroît fortement tributaire de l’armée et des forces de police. Il leur donne des pouvoirs de répression disproportionnés, incompatibles avec les standards démocratiques traditionnels.

G. H. : Evo Morales, paysan, Aymara, syndicaliste… Etait-ce trop pour certains ?


C. V. : Manifestement oui. Son élection n’a jamais été acceptée par une partie de la population, plutôt blanche, aisée, de la classe moyenne supérieure, bourgeoise. La confrontation couvait depuis longtemps. Pour sa part, Evo Morales qualifie ce coup d’État de raciste contre les Indiens. Une des caractéristiques de la période Morales est que sous ses présidences, les élites de l’administration et de l’appareil d’État ont été partiellement remplacées. Ainsi, il y a eu, dans les espaces de pouvoir et d’accès aux ressources de l’État, la mise en place d’une nouvelle élite issue du mouvement indigène. Les élites traditionnelles, blanches et issues de la période post-coloniale, n’ont pas supporté ces évolutions et l’esprit de revanche est puissant parmi elles. Mais la difficulté pour Evo Morales est que, ces dernières années, il a également perdu des soutiens significatifs au sein de ses bases populaires et des nouvelles « classes moyennes » issues de ses politiques économiques et sociales. Ces dernières ont rejoint le mouvement de contestation politique et électoral, critiquant notamment le fait de sa nouvelle candidature en 2019, c’est indéniable. Mais ce mouvement est dans son ensemble politiquement dirigé par son noyau de l’ultra-droite désormais au pouvoir (…)

(…) Lire la suite de l’entretien ici

Imprimer