🇨🇴 « On nous traite de meurtrières » : en Colombie, la difficile réinsertion des anciennes combattantes des Farc (Rosa Moussaoui / L’Humanité)


Après des années de clandestinité et de lutte armée, des anciennes combattantes des Farc tentent de retrouver une vie normale dans un centre de réhabilitation en banlieue de Medellín, en dépit des menaces et de la stigmatisation.

Un reportage de Rosa Moussaoui, publié le 23 novembre et réservé aux abonné.e.s de l’Humanité mais reproduit intégralement sur notre site avec l’aimable autorisation de la journaliste.

1 539 leaders sociaux et défenseurs des droits humains ont été assassinés depuis 2016, dont 201 femmes, d’après l’organisme Indepaz, qui recense les violences émaillant le processus de paix en Colombie. © Jean-Paul Achard

Dans la banlieue de Medellín, c’est une discrète maison de briques aux plafonds bas, à l’ombre d’une artère boisée, peu fréquentée. Dedans, sous le puits de lumière d’un patio, une paysanne peinte au mur lève le poing : « Es el tiempo de la voz de los pueblos »« C’est le temps de la voix des peuples. »

Des femmes ont trouvé là refuge : des ex-combattantes des Farc qui ont déposé les armes, dans le sillage des accords de paix conclus en 2016 entre cette guérilla marxiste et l’État colombien. Dans ce centre de réhabilitation soutenu par l’ONU, elles tentent de se tramer une nouvelle vie, loin de leurs terres d’origine qu’elles ont fuies par crainte des assassinats politiques.

Dans la jungle, Patricia était commandante. Cette femme d’une cinquantaine d’années, longue chevelure prune et lissée, silhouette fine, pommettes saillantes, s’exprime d’une voix claire et sûre. « Toute personne impliquée dans un conflit armé s’inscrit dans une histoire qui l’a poussée à prendre les armes pour se défendre. L’État n’arrivait pas à nous, nous vivions mal, sans ressources, sans terres, sans éducation, sans soins, résume-t-elle. Après cinquante années, nous avons dit : assez de sang. Nous avons décidé de lutter par la parole et non plus par les armes. C’est difficile. Dans nos villages, nos montagnes, nous étions la voix de notre peuple. Ici, tout est différent, on nous traite de meurtrières, de monstres. »

Elle dirige aujourd’hui cette maison, où l’on s’occupe de « réincorporation politique, sociale, économique » en s’appuyant sur une coopérative très dynamique aux multiples activités économiques : une boulangerie, un marché d’artisanat, une boutique, un réseau de tourisme communautaire. Les participantes n’en tirent pas, pour l’heure, de revenus suffisants pour être autonomes.

Elles perçoivent de l’État une maigre allocation, 90 % du salaire minimum, l’équivalent d’à peine plus de 200 euros. « Ça ne couvre pas tous les besoins mais ça permet de subvenir à certaines nécessités. Des camarades ont une petite activité salariée à côté, mais c’est très compliqué quand on vient du conflit armé : on est rejetées sur le marché du travail », soupire Patricia.

L’enjeu n’est pas seulement économique. Autour de ce projet, les anciennes guérillères se soutiennent, se serrent les coudes, affrontent ensemble la stigmatisation. « Ce n’est pas seulement une affaire de réhabilitation personnelle. Nous voulons rentrer dans la société », insiste l’ex-commandante.

Comment réapprendre à vivre au grand jour, après des années, voire des décennies de clandestinité ? Comment se soustraire à la violence dont on reste la cible, quand on y a soi-même renoncé ? Comment perpétuer la lutte, en empruntant d’autres chemins ? Francelia, une quadragénaire à la haute taille, les yeux en amande, parle des menaces qui cernent les anciens combattants des Farc comme d’un amer « pain quotidien ».

« Nous n’avons aucune garantie de sécurité. Ce processus de réintégration est accompagné de violences : nous sommes des proies, glisse-t-elle. Et ces violences ne visent pas seulement les ex-guérilleros : des communautés entières sont attaquées. » Représailles sanglantes, qui témoignent de l’activisme persistant des paramilitaires et de certains secteurs de la police et de l’armée : d’après l’organisme Indepaz, qui recense les violences émaillant le processus de paix en Colombie, 1 539 leaders sociaux et défenseurs des droits humains ont été assassinés depuis 2016, dont 201 femmes.

Ces dangers ne dissuadent pourtant pas Francelia de rester dans la voie qu’elle a choisie en déposant les armes : « Ici, la paix a un visage de femme. Nous ne renoncerons pas au travail engagé en direction des communautés dans le sens de la paix, de la réconciliation, de la réparation, insiste-t-elle. Nous avons été contraintes de prendre les armes. Cette expérience nous a forgées, elle a fait de nous ce que nous sommes devenues. Mais on a toujours voulu ces accords de paix. Tout pas en ce sens a longtemps été entravé. Le gouvernement voulait humaniser la guerre, nous nous voulions en finir. »

En finir, avec des contreparties : une réforme agraire pour redistribuer les terres concentrées entre les mains de quelques-uns, un programme de substitution des cultures illicites, un climat propre à favoriser la participation politique de ceux qui ont renoncé aux armes, la mise en place d’un système intégral de transition, de justice, de vérité et de réparation pour les victimes du conflit armé. Promesses tenues « à 5 % », évalue Patricia, aujourd’hui engagée comme ses camarades dans les rangs de Comunesle parti politique fondé par les ex-Farc.

Avec la victoire d’un gouverneur de droite aux dernières élections territoriales dans le département d’Antioquia, l’incertitude plane sur l’avenir de ce centre de réhabilitation qui fédère une quarantaine d’anciens combattants, hommes et femmes. Pour elles et pour eux, comme pour les 12 843 signataires de l’accord de 2016, le chemin de la paix est semé d’embûches. Dans un sourire, Francelia se réjouit pourtant de sa nouvelle vie loin des armes : « Ça vaut le coup malgré tous les problèmes, pour ce pays extraordinaire qu’est la Colombie. »

Rosa Moussaoui
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