🇨🇴 Transports, éducation, culture : comment Medellín, la ville la plus dangereuse de Colombie, en a fini avec la violence ? (un reportage de Rosa Moussaoui / L’Humanité)


La métropole andine, autrefois la plus dangereuse de Colombie et même du monde, a radicalement changé de visage. Des politiques d’urbanisme social et d’investissement public massif dans les transports publics, l’éducation, la culture, ont changé la donne et fait refluer la violence dans les quartiers populaires.

Dans les hauteurs de la ville, avec l’arrivée des transports, on circule, on respire. Il y a vingt ans, c’était le couvre-feu. © Rosa Moussaoui/L’Humanité

Dans l’obscurité, des visages de disparus défilent sur un écran, vies intenses à peine épanouies, fauchées par le hasard, l’arbitraire, la vengeance. Soudain, échappés d’une enceinte, le cri d’un enfant, le bruit sourd d’un ballon qui rebondit, le claquement d’une arme, puis les notes de piano d’une comptine.

Au fil des travées de la Casa de la memoria, la mémoire de Medellín se déplie cruellement, retraçant le conflit armé qui a longtemps fait de la capitale du département d’Antioquia, au cœur de la cordillère centrale des Andes colombiennes, la ville la plus dangereuse du monde. Isabel a grandi dans les barrios qui s’étalent au flanc des hautes collines cernant la ville.

Cette quadragénaire aux clairs cheveux longs et bouclés se remémore ces temps de malheur. Elle mime des mains les barrières invisibles qui entravaient la circulation d’un quartier à l’autre, elle dit la violence des cartels et celle des militaires, celle des guérillas et des paramilitaires, mais aussi et surtout cette impitoyable guerre livrée aux pauvres, et le lourd tribut payé par les syndicalistes, les militants politiques, les leaders communautaires pris entre deux feux. « Encore aujourd’hui, à Medellín comme dans toute la Colombie, tous ceux qui se consacrent aux autres sont en danger, murmure-t-elle. Il faut que justice soit faite, que les victimes aient droit à la réparation. »

Il y a cette mémoire blessée, la douleur lancinante que ravive le souvenir des proches abattus, mutilés, victimes de disparitions forcées, et puis il y a la mémoire de toutes les résistances, le long chemin parcouru en une décennie, cette ville aujourd’hui métamorphosée, vibrante d’espoirs, généreuse, captivante.

Les profondes transformations urbaines, avec le désenclavement par les transports publics des quartiers les plus pauvres, l’impact du processus de paix de 2016 se sont ici conjugués pour le meilleur avec un travail de fond pour ancrer les jeunes générations dans une culture de la non-violence. Dans les écoles, les jouets en forme de pistolets, de fusils ou de couteaux ont été confisqués

Les vraies armes aux mains des adolescents ont été méthodiquement collectées. Dans le parc du bicentenaire voisin de la Casa de la memoria, ce désarmement a donné corps en 2012 à une sculpture de l’artiste Leobardo Pérez Jiménez : un monumental arbre de vie fait des 27 398 armes rendues par leurs porteurs.

« Il y a eu une conversion des mentalités. Les cartels, le trafic, la drogue n’ont pas disparu. Mais ils ne tuent plus comme autrefois », résume Isabel. Des adolescents se défient dans d’acrobatiques figures de skateboard ; une affiche exige une Medellín débarrassée de la faim ; une plaque en hommage aux victimes du paramilitarisme égrène une liste interminable de noms.

Loin de la vallée, il faut prendre le tramway jusqu’au terminus, puis grimper dans une cabine du téléphérique, le métro-câble, pour rejoindre la Sierra, le quartier le plus haut perché de la Comuna 8. Amalia, 36 ans, vit là depuis trois décennies : sa famille a fui, lorsqu’elle était enfant, les zones rurales d’Antioquia déchirées par le conflit meurtrier qui a opposé jusqu’en 2016 la guérilla des Farc aux paramilitaires et à l’armée colombienne.

Cheveux noirs nattés, les paupières noyées de violet, elle s’est fait tatouer au bras gauche le nom d’un amoureux parti depuis longtemps. Amalia est mère de trois enfants : Anderson, 13 ans, Alexis, 15 ans, et l’aînée, Valeria, 19 ans, atteinte d’un cancer. « Elle a peu d’espérance de vie mais grâce à Dieu elle est toujours avec nous », soupire la jeune femme, qui subvient seule, sans la moindre aide sociale, aux besoins de toute une maisonnée incluant ses parents, sa sœur et ses neveux.

Elle travaille pour une cantine scolaire et, pendant les congés, l’activité s’arrête, plus de salaire. Il faut alors trouver ça ou là quelques activités rémunérées pour nourrir la famille. Pour rejoindre son foyer, il faut prendre un bus, monter encore jusqu’aux dernières masures. Là, une vue splendide sur la ville et les silhouettes dorées des Andes. « Ici c’est le toit de Medellín », lance fièrement Amalia. Sa maison, accrochée à la colline, se cache derrière un bougainvillier en fleurs.

Ici la vie est dure, le quotidien incertain, mais on ne vit plus dans l’angoisse de voir les enfants fauchés par les balles perdues, dans l’anxiété des incursions militaires. Avec les transports qui sont arrivés jusque-là, on se sent moins mis au ban, on circule, on respire.

« J’ai vu beaucoup de gens mourir. Chaque soir à partir de 6 heures, des fusillades éclataient. C’était le couvre-feu. On ne pouvait pas passer vers les quartiers voisins, le 8 mars ou Caicedo. Il y avait des rivalités, des règlements de comptes, se souvient Amalia. Il n’y avait même pas de route : il fallait monter à pied par des petits chemins de terre et quand il pleuvait c’était l’enfer, surtout quand il fallait porter les enfants ou les provisions. » Mercedes, la grand-mère, tablier à carreaux bleus autour de la taille, réajuste la croix de roseau qui penche sur le mur de briques bleues.

Alex, le frère d’Amalia, se souvient de Yarumal, le village qu’ils ont dû quitter, chassés par une violence qu’ils ont retrouvée ici, à leur arrivée. « Tout a changé lorsqu’ils ont ramassé les armes, installé l’éclairage public, construit le parc, la route, le collège. Nous nous sommes battus pour améliorer la vie à la Sierra », sourit-il. Le jour tombe. Les enfants ont confectionné des ballons de papier de soie, qu’une flamme hésitante fait décoller. Le premier lampion s’embrase à peine son envol pris, le second prend le large, sous leurs yeux ravis.

Le métro-cable, mis en service en 2004, a permis de désenclaver les quartiers populaires. © Esteban Vanegas/The New York Times / Reoux-Rea

À Medellín, beaucoup de choses ont changé, mais les préjugés restent bien ancrés. Aux yeux des privilégiés, les adolescents des quartiers déshérités restent des criminels. « Il y a toujours de la part de ceux qui ont de l’argent et du pouvoir une peur irrationnelle des classes populaires, qui sont vus comme dangereuses. Tous les jeunes sont vus comme des malfaiteurs prêts à tuer, alors que nous n’avons même plus une fraction de la violence d’autrefois », regrette Isabel. Elle-même a longtemps vécu à la Comuna 13. Ce quartier, autrefois le plus dangereux de Medellín, attire aujourd’hui des milliers de visiteurs, touristes et curieux.

De vastes fresques racontent la transformation de Medellín, célèbrent la « révolution de l’amour » engagée par les habitants voilà vingt ans. Sur la façade d’une maison, l’une d’elles proclame : « Todo es posible ! » Un stand propose à la vente T-shirts et casquettes à l’effigie de Pablo Escobar, le baron de la drogue abattu en 1993, dont les « sicarios » faisaient partout la loi dans la ville.

Ici beaucoup le surnomment encore « El patrón », plutôt par provocation, avec humour, que par réelle nostalgie. Un air de rap échappé d’un café se fracasse contre le dernier succès de reggaeton. Au pied d’une fontaine, une troupe de filles et garçons étirent leur entraînement de breakdance, pour parfaire une chorégraphie au cordeau.

Devant une réplique de blindé militaire, Nubia, une femme noire à l’allure décidée, cheffe de famille comme la plupart de ses voisines, raconte les épreuves qui ont marqué au fer rouge la mémoire des habitants de son quartier, San Javier 20 de Julio, dans la Comuna 13.

Elle se remémore l’opération Mariscal le 21 mai 2002, quand la police et l’armée ont fait irruption dans le quartier, tirant sur tout ce qui bougeait, traquant les relais urbains des guérillas des Farc et de l’ELN. « Les affrontements ont duré trois jours et trois nuits. On ne pouvait pas sortir des maisons, ceux qui s’y risquaient le faisaient en agitant des drapeaux blancs, comme à la guerre. Beaucoup d’innocents ont été tués. Nous posions des matelas devant les fenêtres pour nous protéger des balles perdues », relate-t-elle. La police et l’armée se sont retirées, pour mieux revenir quelques mois plus tard. (…)

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