🇨🇴 Colombie. Guerre à la paix / Guerra contra la paz. (Jean-Marc Adolphe / Les Humanités / fr.esp.)
En quoi la Colombie est‑elle le laboratoire d’une nouvelle forme de fascisme ? À Bogotá, rien ne ressemble à un putsch classique : pas de chars devant le palais présidentiel, pas de général en uniforme annonçant la suspension de la Constitution. Et pourtant, avec Abelardo de la Espriella, avocat des narcos et des paramilitaires devenu président, se met en place un « coup d’État sans coup d’État » qui passe par les urnes, les décrets et la mise en scène de la force. Investiture rêvée dans une caserne, destruction programmée de l’accord de paix de 2016, croisade religieuse dans les écoles, cabinet peuplé de généraux, de trumpistes et de pasteurs évangéliques : la Colombie teste, en accéléré, ce que peut être une démocratie illibérale en version néofasciste. Un pays qui a cru sortir de la guerre en signant la paix découvre qu’on peut déclarer la guerre à la paix elle‑même, tout en prétendant défendre la « volonté du peuple ».
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D’emblée, se distinguer, braver la Constitution et montrer qu’il a des cojones (1). En Colombie, la tradition veut que la cérémonie d’investiture des présidents de la République se fasse à Bogotá, place Bolivar, sur le parvis du Congrès. Abelardo de la Espriella, vainqueur de la dernière élection présidentielle dans le pays de Gabriel Garcia Marquez et de Shakira, en a décidé autrement. Ex-avocat et représentants de paramilitaires -et narcotrafiquants – grâce auxquels il a fait fortune, reconverti dans le business de la mode et des alcools de luxe avant d’être propulsé à l’assaut du pouvoir (note à venir), de la Espriella veut que la mise en scène de sa prise de fonctions soit d’abord et avant tout un « hommage aux forces armées ».
Le 7 août prochain, au lieu de prêter serment sous les balcons du Congrès, au cœur de la capitale, il veut que la première image de son mandat soit celle d’un président entouré de fusils, de drapeaux et de gradés. Loin des emblèmes parlementaires (Congrès et Sénat), il a choisi comme cadre de son investiture une garnison militaire, « au sud du pays ». Le lieu exact n’a pas encore été précisé, mais selon certaines sources, il pourrait s’agir du Bataillon d’Infanterie nº 7 “General José Hilario López”, basé à Popayán, l’un des pivots du dispositif militaire dans le Cauca, engagé depuis les années 1980 dans les opérations contre-insurrectionnelles dans les montagnes du département. Le nom de cette unité apparaît dans des contentieux administratifs et des dossiers judiciaires, ainsi que dans des communications du Tribunal Spécial pour la Paix (Jurisdicción Especial para la Paz), qui mentionnent des homicides commis par des militaires placés sous son commandement – peut-être une allusion aux exécutions extra-judiciaires commises pendant le règne d’Alvaro Uribe.
Depuis son élection, de la Espriella a remisé au vestiaire sa panoplie de Tigre et partiellement mis en sourdine les rugissements de campagne qui allaient avec. Mais il n’a pas renoncé au salut martial, main sur la tempe, dont il a fait le symbole d’un marketing « patriotique ». Cette fascination pour « les forces armées » pourrait surprendre de la part d’un homme qui a courageusement échappé au service militaire. Celui-ci est théoriquement obligatoire en Colombie pour les hommes, mais avec de l’argent et quelques relations bien placées, il est assez facile d’en être exempté. En 1994, Abelardo de la Espriella a été déclaré inapte lors de l’examen psychophysique. Dans les registres de l’armée, il est seulement inscrit comme réserviste de seconde classe.
« Lorsqu’un pays est en état de guerre, la priorité est d’éliminer l’ennemi »
Le président sortant, Gustavo Petro – en fonctions jusqu’au 7 août à 15 heures –, a répliqué en rappelant qu’en tant que chef de l’État et commandant suprême des forces armées, il interdit l’usage de toute caserne pour la cérémonie d’investiture. Sur X, où se joue aujourd’hui une partie de l’angoisse colombienne, de la Espriella répond qu’il fera « ce qu’il souhaite » et en appelle directement au nouveau Congrès pour qu’il « respecte le mandat du peuple ». En posant le choix du lieu comme une bataille entre « passé » et « nouvel ordre », il transforme un conflit d’interprétation constitutionnelle en plébiscite symbolique sur la légitimité même de la paix civile.
À moins qu’une brèche ne soit trouvée dans la Constitution elle‑même. Son équipe brandit l’article 140, qui permet au Congrès – qui, soit dit en passant, prend ses fonctions ce lundi 20 juillet – de siéger dans une autre ville à condition que les deux chambres soient d’accord. Le point de tension se déplace alors vers la transition : jusqu’où le désir du président élu peut‑il s’imposer à une institution qui n’a pas encore été recomposée, mais où ses alliés sont en train de bâtir une majorité à marche forcée ?
C’est là que le regard de Yolanda Ruiz, journaliste et écrivaine, l’une des voix majeures du débat sur l’éthique journalistique en Colombie, devient central. Pour elle, ce n’est pas seulement une querelle de caprices présidentiels, mais une question de symboles : ceux de la guerre qui continuent de marquer la politique : « Lorsqu’un pays est en état de guerre, les logiques changent : on vit dans une optique de survie et la priorité est d’éliminer l’ennemi. Si nous parvenions un jour à dépasser cette logique, on comprendrait que le pouvoir militaire est subordonné au pouvoir civil, qu’en politique il n’y a pas d’ennemis mais des opinions divergentes, que tous les moyens ne sont pas permis, et que la présidence incarne l’unité nationale ».
« L’unité nationale », quoiqu’il en dise, n’est peut-être pas ce que vise Abelardo de la Espriella. Son objectif premier est de vaincre l’ennemi. Cet ennemi, quel est-il ?
Un premier signe est apparu cette semaine lorsque le président élu a commencé à passer sa tronçonneuse (façon Milei) sur les institutions de la paix. Il a annoncé la suppression de 229 postes au sein du Conseil pour la réconciliation nationale, du Conseil pour les droits de l’homme et du DIH (droit international humanitaire) – « une histoire bien trop longue », lâche‑t‑il – ainsi que dans l’Unité de mise en œuvre de l’Accord final. La fonction de Haut‑commissaire pour la paix, qui existe depuis des décennies, doit disparaître, car il dit ne pas vouloir « instaurer une fausse paix » durant son mandat.
Dans le même mouvement, de la Espriella s’en prend à la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), pilier de la justice transitionnelle issue de l’accord avec les FARC. Il l’accuse d’être un tribunal destiné à blanchir des crimes et cible personnellement Rodrigo Londoño, alias Timochenko, dernier commandant des FARC, qui a déposé les armes en 2016 et est soumis à cette juridiction : « Il mérite d’être emprisonné à vie ; je vais m’y employer », promet‑il. Or l’accord signé par Juan Manuel Santos est protégé par la Constitution, et la JEP ne concerne pas seulement les anciens guérilleros, mais aussi des militaires – y compris des généraux – qui ont reconnu leur implication dans des crimes en échange d’une peine alternative. Sur ce point, le président élu reste silencieux : il ne dit pas ce qu’il compte faire des soldats qu’il prétend en même temps honorer.
« Réduire la paix en miettes »
Cette annonce a suscité une réaction immédiate de la part du sénateur Iván Cepeda et de plusieurs députés du Pacte historique. « La décision de mettre fin aux institutions de la paix, de fermer le Bureau du Haut-Commissaire pour la paix et de ne pas reconnaître l’accord de paix final de 2016 fait d’Abelardo de la Espriella le plus grand ennemi que notre pays ait jamais eu dans le domaine de la recherche de la paix », lit-on dans une déclaration publique publiée cette semaine. Il a ajouté que le président élu violait l’article 22 de la Constitution relatif au droit à la paix. (…)
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Pour rappel, voir également :
– Colombie. Un mois avant le changement de gouvernement (revue de presse)
– Colombie : ce qui vient avec le virage à l’extrême droite (Frédéric Thomas / CETRI)
– Comment faire la paix en Colombie après l’élection du président d’extrême droite, Abelardo de la Espriella? (entretien avec Frédéric Louault par Christophe Drevet / RFI)
– Colombie : l’extrême-droite gagne encore en Amérique latine (Le souffle de l’info / vidéo de Blast)
– Colombie : victoire de l’extrême droite à l’élection présidentielle (revue de presse)
– Abelardo de la Espriella, président de Colombie : « défenseur de la Patrie », Oncle Picsou et Uncle Sam (Jean-Jacques Kourliandsky / Nouveaux espaces latinos)
– Colombie : le récit d’une élection volée (analyse de Jean-Marc Adolphe / Les Humanités)
– Colombie : démocratie en danger ! / Colombia : la democracia en peligro ! (communiqué de France Amérique Latine)

